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Arméniens et Résistance

M. MICHEL GUEMDJIAN né en 1937 à Paris

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis né en 1937 à Paris dans le 12ème arrondissement à l’hôpital Saint-Antoine. J’ai été naturalisé à la naissance ce qui était alors très rare, certainement parce que mon père avait été élevé chez les Jésuites français à 10 000 kilomètres d’ici, en Asie Mineure, en Arménie.

Sarcelles : terre d’immigration

Sarcelles est une terre d’immigration depuis plus de deux, trois cents ans. On sait que Sarcelles alimentait les Halles de Paris il y a encore cinquante ans, avec les choux et les choux-fleurs. On a aussi beaucoup étudié le domaine des briqueteries dans la région, Domont, Ezanville, Sarcelles… Le Val d’Oise vit sur la terre glaise, de la terre jaune, donc de la terre à brique. On a encore trouvé des fours à brique rue Pierre Brossolette… C’était trop dur comme métier, alors qui venait travailler ici ? Pas des gens d’ici mais du Nord, du Pas-de-Calais. Ils venaient faire des travaux durs à l’entrée de Paris, à Sarcelles. C’est donc une terre d’immigration et elle le prouve encore maintenant puisque nous avons une communauté assyro chaldéenne extraordinaire, qui est arrivée en quinze ans alors que je la croyais disparue. Ce fut la même chose pour les Arméniens à la différence que nous sommes arrivés quand Izmir et Smyrne étaient en feu en 1921 et qu’il n’y avait plus de possibilité de rester.

Sarcelles comptait 6 000 habitants dans les années 1930 dont 500 Arméniens ce qui est énorme ! Pas mal de gens d’autorité politique m’ont dit : « Il y a beaucoup d’Arméniens à Sarcelles ?
- Oui mais au cimetière… »
Ils sont venus en 1922. Il y eut un centenaire, le docteur Artin que tout le monde a connu. Il a mis au monde quatre cent vingt enfants entre 1927 et 1972. Artin Youchbachian est né à Paris en 1901 d’un père médecin arménien. Il a connu Picasso, Salvador Dali et les sommités médicales de l’époque. Il est mort à cent un ans et demi.

Mes parents

Mon père et ma mère sont arrivés en 1922, à Paris. Ils habitaient Montreuil sous Bois. Jacques Duclos, le député-maire communiste de Montreuil, les a mariés en 1926. Ils avaient vingt et un ans et étaient orphelins l’un et l’autre. Mon père a épousé une orpheline de son pays et de sa ville. Je n’ai donc eu ni grand-mère, ni grand-père, ni oncle, ni tante. Nous sommes nombreux dans ce cas suite au génocide. Deux frères, une sœur et les parents de mon père ont été massacrés.

Né en 1904, mon père avait été élève chez les Jésuites, en Arménie occidentale, avant les massacres de 1915 et parlait donc le français merveilleusement bien. A dix-huit ans, il fut même interprète dans l’armée du général Sarrail, le général français, haut-commissaire au Liban alors sous protection française. Le Liban étant à la limite de l’empire ottoman, les Arméniens se sont réfugiés là-bas.

Installé en France, mon père a fait venir une orpheline du Liban, ma mère. Ils ont eu trois enfants dont elle s’est occupée. Mon père était menuisier ébéniste en France. Mon frère menuisier à l’ORTF aux Buttes-Chaumont.

Je suis né deux ans avant la guerre. Nous avons toujours habité Montreuil sous Bois.

La guerre : 1939

Mon père est mobilisé à trente-quatre ans, en 1939… prisonnier, évadé, réfractaire au STO (Service du Travail Obligatoire), recherché par la police française et recherché par la Gestapo. Il habite alors à l’hôtel à Montreuil. Il vient quelques fois pour prendre des nouvelles de ma mère et de nous. Mais nous ne sommes pas là. M. Gallant, un brave homme lui conseille : « M. Guemdjian, ne venez surtout pas ! Une fois c’est la gestapo qui vient ! Une fois c’est la police française ! » En 1940-41, un prisonnier repris était fusillé. Il s’est donc caché pendant quatre années dans les fermes du Sud, près de Figeac, en faisant le vacher, le boulanger, le menuisier et le cordonnier.

Ma mère a été internée à Maison Blanche parce qu’elle est devenue malade mentale. Elle n’a pas supporté ce deuxième choc après les déportations de son enfance de toute la génération de nos parents qui avaient été déportés en Turquie dans les déserts de Syrie (l’empire ottoman, à l’époque).

Mon éducation

Les enfants, ma sœur et moi, avons été placés par l’assistance publique à Montauban dans des familles d’accueil. Pendant deux ans, ma sœur et moi, étions dans des familles habitant à cent mètres l’une de l’autre mais ; mais dans la pagaille, on avait oublié de les prévenir que nous étions jumeaux. On se croisait donc en poussette sans savoir que nous étions jumeaux. Mon père nous a récupérés pendant la guerre quand il a réussi à nous retrouver.

Il ne pouvait pas nous élever car il était invalide de guerre. Il avait attrapé la tuberculose. J’ai donc été élevé dix ans à l’orphelinat, et très bien élevé… aux Orphelins Apprentis d’Auteuil, Orly Sannois, où j’ai eu un CAP d’ajusteur comme Aimé Jacquet, Pierre Bérégovoy ou Gérard Lenorman. Je suis devenu par la suite journaliste.

J’ai connu la vie civile, la vie de famille si on peut dire, en sortant de l’orphelinat, à dix-huit ans. Et deux ans après, je suis parti pour trois ans en Algérie. C’est quand même assez costaud comme parcours !

La France pour mes parents

Quand les Arméniens descendaient du bateau, leur premier souci était de s’habiller à l’européenne, d’enlever tout ce qui pouvait rappeler l’empire ottoman, mais aussi d’embrasser la terre, tout de suite. Ils embrassaient le sol de France. Ils savaient que la terre d’élection de la liberté, de la République était la France… d’autant plus qu’il n’y avait pas de retour possible. Il y avait d’ailleurs un cachet sur les documents, un tampon à l’encre rouge « Sans possibilité de retour » (voir le film d’Henri Verneuil « Mayrig »). Les passeports n’existaient pas.
C’étaient à l’époque des feuilles qui faisaient un demi mètre plié en dix-huit avec des tampons partout… des gros papiers épais de dix-huit grammes.

La langue arménienne

Au-delà de Sarcelles, à l’échelon national, la chaire d’arménien existe depuis Louis Philippe, en 1830. Des orientalistes français l’ont enseignée : Jacques de Morgan, Frédéric Macler… Après nous avons connu le professeur Frédéric Feydit, professeur à l’INALCO, Institut National des Langues et Civilisations Orientales, qui apprenait l’arménien, notamment l’arménien littéraire. Actuellement le professeur Mahé, un Breton, professeur à l’école pratique des hautes études, dirige l’école d’arménien, de géorgien… des langues du Caucase.

L’intégration

Nous avons été élevés dans ce contexte de fêtes où les familles arméniennes écoutaient de la musique qui leur rappelait le pays, et nous-mêmes maintenant faisons des fêtes typiquement arméniennes, alors que nous en sommes à la quatrième génération, presque la cinquième. A la quatrième génération, deux Français d’origine arménienne étaient également champions du monde dans l’équipe de France de football : Djorkaeff et Boghossian.

J’étais orphelin mais j’avais mes parents, alors je n’y comprenais rien du tout. Je ne pouvais donc pas avoir de tuteur ou de parrain. Mes copains vraiment orphelins avaient un tuteur ou un parrain parfois richissime, alors que moi je ne sortais jamais. J’allais même travailler à onze, douze, treize ans, pendant trois mois dans les champs, chez des fermiers en Bretagne où j’étais très bien. Tout le monde travaillait, c’était comme ça…
J’étais à l’orphelinat français alors que j’avais un nom arménien et je ne savais rien du tout sur les arméniens. Je l’ai su après en autodidacte, en lisant durant mon service militaire en Algérie.

Les évènements de 1936 et la politique

Mon père a fait la grève en 1936. Il a participé aux manifestations mais je ne sais pas où on l’aurait envoyé si jamais il avait été pris par la police…

Le premier député français d’origine arménienne fut docteur Léon Hovnanian qui est toujours vivant. Il était membre du parti socialiste. M. Magaryan a également eu, en tant que président du tribunal de commerce de Pontoise, de hautes fonctions.

Les Allemands

Nos parents ne savaient pas vraiment à quel point les Allemands avaient été alliés aux Turcs. Ils ne connaissaient pas ces finesses-là. On sait très bien aujourd’hui que dans le cabinet proche de Hitler, une vingtaine de militaires de haut rang et de politiques avaient servi vingt-cinq ans auparavant auprès d’Abdul Hamid, le sultan, dans la direction des opérations aux Dardanelles contre les troupes anglo-françaises qui y ont laissé presque 400 000 morts.

Les familles avaient le souvenir que les Allemands avaient encadré les Turcs. Ils avaient peur d’une nouvelle guerre, le génocide s’étant produit pendant la première guerre… et les Allemands étaient les alliés des Turcs en 1915 quand la Turquie a déclaré la guerre à la France. Le général Liman Von Sanders encadrait l’armée allemande. Il fut conseiller d’Hitler.

1940-44 : le parcours paternel

Mon père a été mobilisé à l’âge de trente-quatre, trente-cinq ans avec trois enfants. Il était dans l’armée française et a été fait prisonnier en France en 1940 quelques mois après l’arrivée des Allemands. Il se retrouve prisonnier avec environ 10 ou 12 000 personnes en Corrèze ou en Lozère. Comme ils doivent partir en Allemagne huit jours après, mon père s’évade de ce camp avec douze personnes. Il fallait traverser des champs de blé pour atteindre la forêt. Les Allemands ont mis les mitrailleuses en action et ils ont tué six personnes. Mon père a fait parti des six survivants qui ont atteint le bois. Il se cache alors dans les bois mais il neige et ils ne sont qu’en chemise, c’est pourquoi il attrape la tuberculose. Il reste caché pendant quatre ans, parce qu’on le recherche. Travaillant dans les fermes, à Figeac, où il y a autant de maquisards que d’Allemands, il en voit arriver sans arrêt.

Il se retrouve aussi, je ne sais à cause de quel évènement, dans le Vercors où on rencontre aussi bien des grands résistants qui mourront héroïquement par la suite que des repris de justice qui sont là pour faire le coup dur. Il se dit : « Qu’est-ce que je fais là ? J’ai trois enfants, maintenant je voudrais être démobilisé ». Il reste là quelques mois puis on lui dit : « Pour être démobilisé, il faut aller à Nice à la caserne des diables rouges pour avoir un document »… toujours un document ! Après avoir réussi à être démobilisé, il se dit : « Maintenant il faut que je retrouve mes enfants. Je ne sais pas où ils sont ». Il fait tout un parcours… Et une fois qu’il nous retrouve à Montauban, il nous emmène avec lui. Après nous avoir retrouvé il a encore été réfractaire au STO.

Les parents ne parlaient pas beaucoup de tout ça. Ils n’ont déjà pas voulu nous parler des massacres et du génocide : « On ne parle pas de la douleur, on ne parle pas des malheurs. On a assez souffert. » Et, en plus, ils subissent la guerre.

J’ai vu mon père cracher dans un pot de yaourt sous sa table de chevet pendant des années parce qu’il était tuberculeux ! C’était courant dans les années 50 et le pauvre est mort de ça… Il parlait très peu.

Le Service du Travail Obligatoire était contrôlé par un Allemand, le docteur Riter, un général qui a envoyé 600 000 Français en Allemagne. Beaucoup sont morts très jeunes cinq, dix ans après, parce qu’ils ne pesaient que trente-cinq kilos en revenant. Ce général a été abattu par le groupe Manouchian : Maurice Reyman, juif polonais, Celestino Alphonso, républicain espagnol et Manouchian, français d’origine arménienne. Il eut des obsèques grandioses à la Madeleine. On a su qu’un dignitaire de haut rang avait été abattu par le groupe Manouchian par la presse de la collaboration.

En 1942, les Allemands sont arrivés à l’école et ont fait une liste de tous les adultes pour les envoyer au STO. C’est pourquoi mon père s’est à nouveau caché seul dans la forêt. C’est la deuxième phase. Il est resté dans le midi à Figeac, avec mon frère de dix-sept ans qui fut à deux doigts de rejoindre les maquisards.

Je suis retourné dans ce village quarante ans après et j’ai vu un monsieur à une fenêtre : « Monsieur, mon père était boulanger, vacher, cordonnier, menuisier. » Il m’a répondu : « Guemdjian ». Je lui ai dit :
« Comment vous pouvez savoir ?
-  Vous lui ressemblez tellement. »
J’avais le même âge que mon père quarante ans auparavant.

Il m’a expliqué : « J’ai aidé votre père à travailler. Le curé avait un revolver sous sa soutane. Nous avions des Arméniens, des Lorrains, des Alsaciens qui évitaient les Allemands ». Mais il n’y avait là que des bois, des ruches à miel, des maquisards. Il fallait traire les vaches, faire du pain. Et on entendait les coups de canon… A cinq ans, il m’y avait emmené et j’ai épluché les pommes de terre dans des bacs pour les soixante gosses du village. On les mettait dans l’eau et les ondes de choc du canon lointain faisaient trembler l’eau.

La Résistance

Les Arméniens affiliés au parti communiste, à la main d’œuvre immigrée (MOI), étaient dans les F.T.P., les partisans, notamment dans le groupe Manouchian. Ils étaient donc impliqués dans la Résistance avec tous les autres étrangers.

Le fait d’être résistant ne se savait pas ; mais, pas mal de résistants sarcellois ont quand même été fusillés, notamment André Vassor et le maître d’école Marius Delpech. A la Libération, beaucoup portaient le brassard des résistants : ceux qui en avaient un l’étaient peut-être vraiment, mais ceux qui en avaient deux, c’était peut-être un peu trop ! Ou trop tard !

Les restes pétainistes

Etant môme, juste après la guerre, nous faisions des marches de dix kilomètres à l’orphelinat en chantant : « Orly, la croix de Berny » et au pas cadencé ! Nous avions le droit à une boîte de coco qu’on achetait cinq centimes et qu’on mettait dans un litre d’eau pour avoir de l’eau colorée, et on chantait : « C’est nous les Africains qui revenons de loin ! Nous venons des colonies pour défendre le pays ! Nous avons laissé là-bas nos parents, nos amis ! … » …que des chansons pétainistes de l’empire colonial. Tout le monde chantait y compris nous, les mômes, sans savoir ce qu’on chantait. Le pétainisme ne m’a pas vraiment marqué sur le moment.

Le débarquement et la fin de la guerre

Au moment du débarquement, mon père était encore caché dans la forêt. Il est revenu à Montreuil à la Libération. Je ne me souviens pas de la Libération mais j’ai un document du curé et maire du village « pour services rendus par M. Guemdjian pendant les deux ans où il a travaillé dans les fermes ». On lui donne en contrepartie un litre d’huile, deux kilos de graisse et un peu de cuir pour le ressemelage.

La Libération

La guerre n’était pas terminée quand je suis rentré à l’orphelinat, mon oncle était dans la Résistance au moment de la Libération. Il demeurait rue Maubeuge, dans un appartement réquisitionné ayant appartenu à un collabo qui était parti. Il y avait deux ascenseurs : l’ascenseur de service et celui pour les personnes. J’allais chez lui tout jeune et je voyais des défilés. Il y eut des défilés militaires partout pendant une année et des fêtes populaires rue Maubeuge, près de la gare du Nord. En 1944-45, c’était la fête tout le temps ! Des défilés militaires sans arrêt ! Les Américains et les Russes étaient là. Il ne faut pas oublier que les Russes étaient stationnés en France avec leur casquette dont le plat était rouge. C’étaient des Alliés et non des forces combattantes. Des troupes américaines sont également restées longtemps à parader surtout rue Maubeuge… Je leur demandais du chewing-gum ou du chocolat. Je leur donnais en échange des insignes militaires que je trouvais.

La Libération n’avait pas véritablement de sens pour moi car j’étais tout gosse. Par contre il y avait la fête.

L’après-guerre : l’orphelinat

L’après-guerre fut très dur. A huit, neuf ans, nous avions de la soupe à manger tous les matins … et une soupe infecte ! Pas de café ou de thé. Il n’y en avait pas, tout comme il n’y avait pas de lait ou de beurre. Je n’ai pas connu le beurre jusqu’à quatorze ans, mais de la margarine. Il fallait manger la soupe de force car les sœurs, religieuses, étaient très dures.

Au-delà de « La Libération », « ma » libération à moi eut lieu quand j’ai quitté l’orphelinat au bout de dix ans. J’avais dix-huit ans ! De huit à dix-huit ans aux Orphelins Apprentis d’Auteuil…

J’ai connu deux libérations. L’orphelinat, c’était l’hiver ! Le bac d’eau de l’atelier était gelé et nous aussi. Il y avait un poêle à charbon, mais pas de charbon, juste du bois, et on se levait à cinq heures du matin pour couper le bois dans la forêt immense qui était à nous, afin de mettre des bûches dans le dortoir de cent places. Alors la Libération…

Mes plus belles années furent entre dix-huit et vingt ans, entre le moment où je suis sorti de l’orphelinat et celui où je suis parti en Algérie… ma jeunesse... deux années libres où je rencontrais tous mes copains de Vincennes avec qui je jouais au football. J’allais au lac Daumesnil. Je travaillais en usine. Si le patron n’était pas content, on disait « au revoir » et on allait en face. Il y avait un autre atelier à deux cents mètres. A Montreuil sous Bois et Vincennes, il y avait des ateliers de mécanique partout, comme les imprimeries à Saint Ouen. Le chômage, ça n’existait pas.

J’ai connu ma mère à dix-neuf ans, en allant la voir pour la première fois avec mon frère à l’hôpital des fous, à Maison Blanche –pudiquement, « Etablissement pour malades mentaux ». Je l’ai vue pendant vingt ans là-bas. Elle a ensuite été transférée dans des familles dans le Cher. Ma mère a ainsi été trimballée de famille en famille car les gens vieillissaient et mouraient avant qu’elle ne vieillisse. Elle est décédée à quatre-vingt-six ans. Elle est d’une génération complètement sacrifiée, ayant connu deux guerres mondiales, un génocide et plusieurs exodes.

Etre adolescent à l’orphelinat… Ceux qui avaient de la famille y allaient le dimanche quand ils avaient des permissions, mais je n’en avais pas ; donc, j’avais une famille d’accueil. J’allais chez des gens à Sannois. Et encore, pas tout de suite ! Deux ans sur les huit ans ! Les vacances : je n’avais personne pour me prendre et mon père, que pouvait-il faire avec moi ? Il pouvait simplement me faire attraper la tuberculose. A l’hôtel, chez lui, il ne fallait pas que je mange dans ses couverts. Alors j’allais en Bretagne. Je travaillais dur dans les champs mais tout le monde travaillait dur. On ne se plaignait pas… mais ce n’était pas réjouissant. Et pourtant, je ne garde que des bons souvenirs. Il y a toujours pire ailleurs.

Message aux jeunes

Je bénis mon père d’avoir eu l’idée, la chance et la volonté d’avoir choisi la France et d’être Français grâce à lui. Il avait dix-huit ans, était orphelin et parlait français. Je le bénis ensuite de ne pas avoir pris la solution de facilité qui était de m’envoyer en Arménie en 1946-47 comme ont fait 6000 ou 7000 Arméniens qui sont allés en Arménie Soviétique où certains se sont suicidés presque en arrivant, ou se sont retrouvés deux ans après en Sibérie. Je le bénis même de m’avoir mis à l’orphelinat parce qu’il n’avait pas le choix et je le comprends. Et même si ce fut très dur, je me suis adapté et j’ai eu une bonne éducation. J’ai été ajusteur et je suis devenu journaliste. Il a donc pris deux bonnes résolutions : il ne m’a pas envoyé en Arménie soviétique chez Staline mais dans un orphelinat français où j’étais bien Français et heureux de l’être… Il a choisi la France ! Ce pays a tissé des liens très forts avec le royaume d’Arménie lors des croisades en Terre Sainte au 9ème et 10ème siècles, notamment par des mariages princiers. Mort en 1393 à Paris, Léon VI de Lusignan fut le dernier roi de la « Petite Arménie ».


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

Messages

  • j’écris simplement pour dire à Mr.Michel GUEMDJIAN combien j’ai été touchée par le récit de sa vie et aussi de sa famille.
    Bravo pour son parcours exemplaire.

    Il ne l’a pas choisi mais le hasard a voulu que toutes les décisions prises soient à son avantage, in fine.
    Cette histoire est à raconter à nos petits enfants pour qu’ils apprennent non pas la haine,
    mais le courage de s’adapter à des situations d’urgence.
    Ce sont ces souffrances qui ont fait de lui un homme respectueux de sa nation pourtant presque morte en 1920.
    Dans ce contexte il a appris l’histoire de ce pays fabuleux et surtout il a lu les arménologues français qui ont perpétué dans leurs recherches et ouvrages : l’Arménie.
    C’est en qualité de parfait français d’origine arménienne qu’il l’a fait.
    Merci.

    Signature :
    Une arménienne de France née en 1941 à Marseille.

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