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on nous demandait, "mais vous êtes quoi ?"

De Chelles à Bougie (Kabylie) pour finalement vivre à Sarcelles

Mme Nadia Mahamat

samedi 13 mars 2010, par Frederic Praud

Texte Frederic Praud


Mes sept premières années en France

Je suis née en France, à Chelles, le 30 avril 1955. Je suis la troisième de la fratrie, dans l’ordre de naissance. Mes parents sont algériens, plus précisément kabyles, mais en 1955, ils étaient français. Mon père est arrivé ici en 1947, à l’âge de vingt ans, et il est ensuite retourné en Algérie pour épouser ma mère qu’il ne connaissait pas. C’était un mariage traditionnel, un mariage arrangé. Il l’a ramenée en France en 1950. Á l’époque, beaucoup d’immigrés algériens laissaient leur femme au pays ! Ou alors, s’ils venaient célibataires, ils épousaient souvent des Françaises. Mon père a donc fait exception. Il avait deux autres frères ici qui se sont mariés avec des françaises.

Il était ouvrier, travaillait dans les usines de métallurgie. Il faisait de la fonte. C’était un métier très dur ! Ses conditions de vie étaient très difficiles… D’ailleurs, lorsque ma mère est arrivée en France, elle imaginait un peu comme tout le monde que c’était le paradis sur terre, elle a été grandement déçue… Ils habitaient une petite chambre qui donnait sur une cour et c’est surtout le froid qui l’a marquée… Elle n’était pas habituée ! Elle en a beaucoup souffert… Pour se chauffer, ils n’avaient qu’un poêle à charbon et d’après ce que ma mère m’a raconté, ils ne mangeaient que des patates…

Ma mère ne travaillait pas. Mais, à force d’économies et de sacrifices, mon père a pu acheter un terrain à Chelles et y a construit lui-même sa maison, week-end après week-end. Pourtant, il n’avait aucune formation de maçon ! Il a par la suite changé de métier et est devenu commerçant. Il faisait les marchés.

Ma sœur aînée a vu le jour en 53 et mon frère aîné en 54. Après moi, j’ai une autre sœur née en 58, un autre frère en 56 et un dernier en 61. Nous avons fréquenté l’école de Chelles. Á l’époque, c’était comme un petit village ! C’était très rural.

Même si c’était à double tranchant, mes parents ont fait le choix de nous élever dans la langue française. Ils se sont dit : « Nous allons rester en France, nous sommes français. Alors, il faut qu’on élève nos enfants en français. » Si entre eux, mes parents s’exprimaient en kabyle, ils ne parlaient qu’en français avec nous. Moi, je me suis rendue compte après coup que je comprenais parfaitement le kabyle, mais je ne l’ai jamais parlé. Pour mes frères et sœurs, c’était la même chose, du moins ici, tant que nous étions en France.

Retour en Algérie : la concrétisation d’un rêve

En 1962, lorsque l’Algérie est devenue indépendante, mes parents ont commencé à parler de retour vers ce pays, qui était sensé nous ouvrir les bras… Mon père a donc vendu son pavillon, il a acheté une camionnette et nous sommes partis en Algérie. Á ce moment-là, on ne se rendait pas bien compte… Á l’école, nous étions tous de très bons élèves et lorsque la directrice a appris notre départ, elle a dit à ma mère : « Sil vous plaît, ne partez pas… Restez ! On fera tout pour vos enfants ! Ils feront des études supérieures ! Si vous partez, ce sera une catastrophe ! Vous allez le regretter… Vous ne trouverez même pas une allumette en Algérie… »

Pour nous les enfants, c’était l’effervescence ! Nous étions encore petits. L’aînée avait neuf ans et le dernier un an. Mais, c’était quelque chose de positif et c’est dans la joie que nous sommes partis. On entendait tellement parler de l’Algérie comme d’un rêve inaccessible… Á l’école, nos petits camarades nous demandaient souvent : « Vous êtes quoi ? » et nos parents nous avait conseillé : « Si on vous pose la question, vous dites que vous êtes français d’origine algérienne. » C’est donc ce que l’on répondait. Les autres enfants ne cherchaient pas à en savoir davantage ! « Français d’origine algérienne », ça comprenait tout : l’Algérie, la France. Et puis, on avait un passeport français ! Un passeport bleu, que j’ai conservé d’ailleurs. Á l’école, on ne nous a jamais fait de remarques par rapport à nos origines. Nous étions les seuls enfants d’origine étrangère ! Alors, peut-être que ça a joué ; je ne sais pas…

Nous avons pris le bateau à Marseille et le voyage s’est très bien passé. Mais, quand nous sommes arrivés à Alger, le choc… Voir des femmes voilées nous a effrayés parce qu’on s’est dit : « Au secours ! Il y a des fantômes… » On ne savait pas qu’en Algérie, les femmes se voilaient ! Durant notre période de vie en France, nous n’avions reçu aucun repère culturel algérien ; rien du tout… En fait, nous étions des petits Parisiens !

Ma mère avait tout laissé. Elle n’avait pratiquement rien ramené de France, comme si elle avait voulu oublier cette période… Même nos carnets de santé, elle ne les a pas conservés ! Elle avait tout vendu ou tout jeté ! C’était très symbolique… Lorsque j’étais plus grande, j’y ai songé… Á l’époque, nous étions petits et on ne savait pas par exemple que notre père avait souffert de racisme en France ! On vivait vraiment heureux… On ignorait donc tout ce qu’il avait pu endurer… Ce n’est que bien plus tard qu’il a parlé des insultes et des remarques qu’il avait dû essuyer, de son travail qui était très difficile…

Le temps des désillusions

Parvenus dans notre ville en Kabylie, à Bougie, nous avons fait la connaissance de notre famille, qui était nombreuse. Certains parlaient français ; d’autres non. La mère de mon père était la seule encore vivante de nos quatre grands-parents. Nous avons trouvé sans difficulté un logement au centre de la ville, qui ressemblait à n’importe quelle ville méditerranéenne et ensuite, on nous a inscrits à l’école. Là, second choc…

Nous étions au début de la phase d’arabisation de l’enseignement et des programmes scolaires. Seulement nous, on ne parlait pas un mot d’arabe littéraire ! On avait des profs syriens, égyptiens, etc. Il restait aussi quelques instituteurs français car au début, l’arabe était enseigné comme une langue et petit à petit, elle a pris de l’importance. Quoi qu’il en soit, on ne comprenait rien et on nous insultait… : « Sales Français ! » Moi, comme j’étais bonne élève, je me suis mise au premier rang dans le cours d’arabe mais la prof m’a dit : « Va au fond ! ». Enfin, je n’ai pas saisi ses mots mais en la voyant gesticuler, j’ai compris. J’ai donc cédé ma place et je suis allée m’asseoir au fond… Je n’ai rien dit à mes parents et les jours ont passé. Lorsque la prof m’interrogeait au tableau, je ne comprenais rien et elle se mettait à hurler : « Tu n’es qu’un âne ! » ou encore, d’autres gentillesses dont on peut flatter un enfant en difficulté : « Zéro ! Tu ne comprends rien et tu ne comprendras jamais rien ! » Souvent même, elle m’insultait !

Alors un jour, j’ai raconté à mon mère ce qui se passait en cours d’arabe. En français, mes résultats étaient parfaits ! Elle est donc venue à l’école, a rencontré la directrice pour lui faire part de son mécontentement et sur le champ, cette dernière est allée dire deux mots à la prof d’arabe. Elle a hurlé tellement fort que ça a effacé une partie des humiliations que j’avais subies… Elle lui a fait comprendre qu’elle n’avait pas à me traiter comme ça, que son rôle était de m’enseigner l’arabe et que dorénavant, je serai au premier rang. Mais ça, chacun de nous l’a vécu ! Tous les enfants ! Sauf mon plus jeune frère qui n’avait qu’un an en 62 et qui n’était pas encore à l’école. Il y a donc échappé…

Moi, je n’ai pas été confrontée à des violences physiques mais mes frères se sont beaucoup battus. Il fallait s’imposer par les coups… Ma mère ne portait pas le voile. Elle s’habillait comme toutes les Françaises de l’époque, ce qui nous valait fréquemment des insultes : « Ta mère est une Française ! » C’était une façon de nous rejeter, de nous dire : « Vous ne faites pas partie du groupe. » C’est pourquoi, petit à petit, l’idée de retour, l’idée de revenir sur une terre plus accueillante, a germé en nous… Enfant, j’en ai beaucoup voulu à mes parents d’être partis, d’avoir quitté la France… Pour moi, ils avaient tout sacrifié à un rêve ! Mais, nous n’étions pas les seuls dans cette situation ! Si certains Algériens ont eu l’intelligence de rentrer en pays sans leur famille, pour d’abord tâter le terrain et voir si c’était ou non le bon moment, d’autres ont fait comme nous et ont connu les mêmes problèmes…

En Algérie, il n’y avait pas de travail et les économies de mon père ont rapidement disparu. Il a ouvert commerce sur commerce mais ils se sont cassés la figure les uns après les autres. Alors, on ne roulait pas sur l’or ! Ce n’était pas très facile… Par contre à l’école, nous avons eu des parcours différents. Pour les filles, ça a bien fonctionné puisque nous avons réussi dans nos études et peut-être que nous n’aurions pas eu cette chance ici, car aucun de mes cousins ou cousines restés en France, n’est allé au-delà du Bac. Nous avons eu la chance d’être à un moment où l’Algérie offrait à ses enfants toutes les facilités pour aller au lycée et à la fac. Je suis rentrée en France en 78, à l’âge de vingt-trois ans.

Quand j’étais une jeune adolescente, je ne m’autorisais même pas à rêver de revenir en France… Mais, je ne me sentais pas à l’aise dans cette société et j’ai toujours été persuadée que cette période n’était qu’une parenthèse dans ma vie, qu’un jour, j’aurais des enfants et qu’ils naîtraient forcément en France… Je ne pouvais imaginer qu’ils puissent naître ailleurs…

Mon père repart en France pour faire vivre la famille

En 68, alors que j’avais treize ans, mon père est revenu en France en nous laissant en Algérie. Il voulait à nouveau essayer de travailler, de gagner de l’argent. Il a trouvé facilement du boulot car c’était avant la grande crise de 74, lié au premier choc pétrolier. Cette fois, il a vécu comme un immigré seul et des années durant, nous avons été séparés. Il ne rentrait que tous les deux ans en Algérie, pour un mois, puis il repartait en France… C’est une période qui n’a été facile ni pour lui, ni pour nous… Son salaire n’était pas très élevé et il devait non seulement subvenir à ses besoins mais aussi nous envoyer de l’argent parce que ma mère ne travaillait pas. Il fallait qu’il fasse vivre tout le monde en Algérie…

Mais avec le recul, en tant qu’adulte, je dirais que ça a été une chance pour moi de connaître l’Algérie. Si à l’époque, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi mes parents avaient voulu quitter la France, pourquoi ils nous avaient fait ce coup-là, je me dis aujourd’hui que même si ça a été difficile, même si cette décision a été source de souffrances et de douleurs, nous avons pu heureusement connaître notre pays. Une fois passés dix-sept ans en Algérie, je me suis sentie complètement algérienne… Je ne disais plus : « Je suis française » mais « Je suis algérienne », même si je sais qu’il y a une spécificité kabyle. Mais, j’ai fait mes études supérieures à Constantine, qui est une ville arabe. J’ai donc aussi appris à vivre avec ceux que certains jugent autres… Je me suis fait des amis…

Entre 62 et 78, je ne suis jamais retournée en France. Lorsque mon père revenait, il ramenait essentiellement des habits, comme tous les émigrés. Ma mère était bonne couturière et elle cousait absolument tout ! Nous n’avons jamais eu à acheter de vêtements, exceptées les chaussures. Elle en achetait une paire pour la sœur aînée, qui en prenait bien soin et ensuite, elle servait pour les autres. Ça repartait pour un tour. Et c’était pareil pour les garçons ! Mais, ce qui était cher à notre cœur, c’étaient les livres parce qu’en Algérie, on ne pouvait pas en trouver fabriqués sur place. Alors, on achetait des livres français d’occasion et c’était la chasse au trésor… Dès que quelqu’un disait qu’il avait des livres à vendre, on était là !

Nous avons toujours eu de quoi manger. Ma mère a toujours fait en sorte que nous n’ayons pas faim… Mais, c’est ce que je dis souvent à mes enfants, nous n’achetions jamais rien de superflu. Par exemple, on n’achetait jamais de revues. Par contre, on s’échangeait les BD d’occasion et on les conservait vraiment avec soin… Au niveau de l’alimentation, c’était très frugal, c’est-à-dire que nous nous contentions du strict minimum. Les yaourts étaient évidemment inconnus au bataillon. Nous ne consommions que des fruits de saison, et la viande, nous n’y avions droit qu’une fois par mois… C’était la fête ! Sinon, jamais de fromage, jamais de sucreries, jamais de gâteaux…

Après la guerre d’Algérie, beaucoup d’hommes de la génération de mon père sont partis travailler en France. Même avant d’ailleurs ! Je sais par exemple qu’au début du XIX ème siècle, le père de ma grand-mère maternelle travaillait à Marseille. Il s’y ait marié, il a eu des enfants puis il est rentré vivre au pays. Bougie était traditionnellement une ville d’immigration ! C’est la raison pour laquelle, beaucoup d’hommes étant partis, les femmes y étaient plus nombreuses. Dans notre rue, la plupart des enfants avaient leur père en France ! Et ils revenaient tous à la même période, au mois de juillet août. Á ce moment-là, c’était la fête à Bougie !

Comme il n’y a pas toute cette frénésie de consommation que l’on connaît actuellement, il n’y avait pas de honte à être pauvre. Ce sentiment n’existait pas. Il n’y avait pas de gêne vis-à-vis des autres… Les difficultés étaient les mêmes pour tout le monde… Le principal était de manger et chacun s’entraidait… C’est pourquoi, je pense vraiment que c’est une chance d’avoir pu vivre cette période en Algérie… Ce fut une expérience très enrichissante pour la suite de notre vie…

Quand mon père revenait, je pense qu’il ressentais une grande souffrance, un esouffrance que l’on ne saisissait pas lorsque nous étions petits… On ne pouvait pas s’en rendre compte ! On ne savait pas dans quelles conditions il travaillait, dans quelles conditions il vivait ! Nous, on ne voyait que la France qui dans nos souvenirs représentait la belle vie ; pas une existence de labeur… Et puis, il avait déjà la quarantaine ! Ce n’était plus un jeune homme ! Mais, il gardait un travail tout aussi difficile…

Être adolescente en Algérie

C’est une période qui pour moi a été difficile. D’ailleurs, j’en ai parlé dernièrement à un groupe d’élèves du collège Anatole France et lorsque j’ai décrit la vie d’une jeune fille algérienne à l’époque, ils m’ont dit : « Ce n’est pas possible ! » Le collège où nous allions n’était pas mixte et à l’extérieur, il était strictement interdit à une fille bien élevée de parler à un garçon. Interdiction totale ! Nous n’adressions jamais la parole aux garçons ; jamais… Sinon, c’était de suite toute une histoire ! C’était rapporté au frère, au père, etc.

Nous avions donc une vie complètement séparée, à part. Même entre voisins ! Je n’ai jamais adressé la parole aux garçons du voisinage ! C’était comme ça… Jamais de sorties, jamais de fêtes… On allait seulement à la bibliothèque et au cinéma une fois par semaine, le jeudi, c’est-à-dire le jour des femmes… Les séances n’étaient pas mixtes ! On voyait alors les femmes voilées de blanc descendre la rue pour aller au cinéma avec leurs enfants. Il n’y avait pas d’hommes…

Nous n’avons pas été éduqués dans la religion. Mes parents étaient musulmans mais pas pratiquants. On suivait juste le Ramadan. En fait, l’islam s’est imposé à nous naturellement car c’est une religion qui se pratique dans la vie quotidienne. Mais, c’était davantage une question de traditions. Je ne sais pas si le fait de ne pas parler aux garçons en fait partie mais en tout cas, c’était comme ça… Le changement s’est effectué lorsque l’on est allé au lycée. Là, c’était mixte, avec plus de garçons que de filles mais au moins, on pouvait s’adresser la parole. Par contre à l’extérieur, dès qu’on sortait de l’établissement, on ne se mélangeait plus. Chacun partait de son côté, sur le trottoir opposé…

Au collège, l’arabe était enseigné comme une langue. Les autres cours étaient encore dispensés en français. C’est après, lorsque je suis entrée au lycée en section littéraire, que les choses ont changé. C’étaient les lettres qui étaient les plus touchées par l’arabisation. J’ai donc fait un Bac arabe. Malgré mes difficultés, je me suis accrochée et j’ai bossé ! J’avais mon dictionnaire, un livre de français et un livre d’arabe et j’ai traduit toutes les leçons en arabe ! J’ai donc passé mon brevet en français et je l’ai repassé en arabe. J’ai passé mon Certificat d’Etudes en français, juste pour m’entraîner. J’ai fait les deux, dans les deux langues, pour voir de quoi j’étais capable.

Ensuite, quand je me suis présentée au Bac, j’ai passé l’histoire géo et la philo en arabe, l’arabe en langue, et j’ai réussi à l’examen avec mention… Lorsque je raconte ça à mes enfants, ils me disent :
« - Maman, ce n’est pas possible…
-  Mais si ! C’est la preuve que quand on veut, on peut ! »
Il faut s’accrocher et je crois que c’est ce message qu’il faut transmettre aux jeunes…

Nous n’avions qu’une seule chaîne à la télé, qui est arrivée chez nous tardivement, lorsque j’étais adolescente, et elle n’était qu’en arabe. Alors forcément, à force d’entendre parler l’arabe littéraire, on apprend les mots ! En plus, j’adorais la musique et le cinéma égyptiens. J’ai également énormément appris grâce à eux …

Un parcours universitaire sans faute

Après le Bac, j’ai fait sociologie et je suis allée jusqu’en maîtrise. Je n’ai pas choisi la branche la plus facile pour trouver un métier ensuite mais je me cherchais à l’époque. D’ailleurs, j’ai longtemps hésité entre psycho et socio et le jour de l’inscription, je n’étais pas encore décidée. La chance que nous avions à ce moment-là en Algérie, c’est qu’au lycée, comme après à la fac, on avait droit à une bourse qui couvrait tous les frais. Mon logement à la cité universitaire de Constantine comme le resto U était entièrement pris en charge. Je pouvais également m’acheter des habits, des fournitures, tout ce qu’il fallait, et envoyer le reste à ma mère. Quelques années plus tard, le système a changé, c’est devenu plus difficile mais à l’époque, il s’agissait vraiment de permettre, en particulier aux enfants défavorisés, de faire des études supérieures. Sans cette bourse, je ne serais jamais allée à l’Université ! Ça n’aurait pas été possible…

J’ai terminé mes études en 77, après l’obtention de ma maîtrise de sociologie. J’avais vingt deux ans. Á ce moment-là, j’ai pris conscience que finalement, je nem’étais pas projetée dans l’avenir. J’avais pour but d’avoir ma maîtrise mais c’est comme si le temps s’arrêtait là… « Á quoi ça sert ? » Pour la première fois, je me suis réellement demandée ce que je voulais faire de ma vie…

Venir en France pour continuer mes études

Mon père était toujours en France et mes frère et soeur aînés l’avaient rejoints en 71. La famille était donc divisée. D’un coté : mon père, ma sœur et mon frère, qui habitaient Garges ; de l’autre : ma mère, mes deux frères et moi-même en Algérie. C’est à partir de là que j’ai commencé à concevoir la suite de mes études en France. Pour le moment, je ne pensais pas à faire autre chose qu’étudier ! C’était tout ! Travailler en Algérie ne m’a pas traversé l’esprit. Pourtant, j’aurais pu ! Certains de mes camarades de maîtrise avaient bénéficié d’une promesse d’embauche avant même d’avoir validé leur année. Moi, j’aurais pu enseigner à l’université ! J’aurais pu faire plein de choses ! Mais, je ne l’ai pas imaginé…

Je me suis donc renseignée sur les facs françaises, par l’intermédiaire de ma sœur qui était sur place, et j’ai écrit des courriers en disant : « Je voudrais m’inscrire en troisième cycle. » Cela ne se faisait pas par Internet comme aujourd’hui ! Un jour, j’ai reçu une réponse de Paris VII, Jussieu, qui me demandait de fournir telle et telle pièces. Je leur ai donc envoyé tous les documents nécessaires et j’ai été inscrite en DEA de sociologie du travail. Mais, entre juin 77 et mai 78, je suis restée une année à la maison. Je n’ai pas mis le nez dehors… Je me suis enfermée… Puis finalement, je me suis dit : « Bon, maintenant il est temps de repartir, de faire le chemin inverse… » Mon père est venu passer un mois en Algérie et je suis rentrée en France avec lui…

Arrivée dans l’hexagone : un déphasage complet…

Á l’époque, je n’avais plus la nationalité française. En 62 et 63, il y avait eu un délai d’une année au cours duquel, chacun devait choisir sa nationalité. Ce fut l’objet d’une longue réflexion de mes parents mais comme à l’époque, être français était assimilé à une trahison envers la Nation, ils ont opté pour la nationalité algérienne… Mais, quand je suis arrivée en France, je n’ai pas du tout pensé aux histoires de papiers. Pour moi, c’était comme si je rentrais dans mon pays ! Je ne pouvais rester que trois mois, car je n’avais qu’un visa touristique.

Lorsque j’ai atterri à l’aéroport d’Orly, le 2 mai 78, le douanier a pris mon passeport, l’a regardé et m’a dit une phrase que je n’oublierai jamais : « Bienvenue chez vous… » C’était un passeport algérien mais je me suis vraiment sentie accueillie… Je me suis donc inscrite à la fac et je n’ai pas fait attention à ces fameux papiers. Je circulais tranquillement et quand il y avait des contrôles de police, je n’étais pas concernée ; du moins pas encore. Seulement en septembre, lors des inscriptions administratives et pédagogiques, je me suis rendue à la préfecture de Paris comme une fleur, avec mon passeport, et on m’a annoncé :
« - Vous devez retourner chez vous ! Le visa est arrivé à expiration !
-  Ah bon ! Mais moi, je viens faire ma carte de séjour ! J’ai attendu l’inscription pédagogique ! »
Finalement, ils me l’ont faite. Je n’ai pas été expulsée… J’ai donc pu découvrir la France…

En mai 78, il faisait froid et je me suis vraiment demandé ce que je faisais là. Il a même neigé ! C’était vraiment atroce… Lorsque j’avais quitté l’Algérie, il faisait très chaud et forcément, je n’avais emporté ni manteau ni pulls. Et puis, je sentais les gens tellement loin de moi, si différents, froids, glacials… Moi, j’arrivais toute bronzée d’Algérie et j’avais souvent droit à des regards peu amènes… Quand je voyais les gens qui s’affairaient dans le métro aux heures de pointe, je demandais à ma sœur : « - Mais qu’est-ce qu’ils font ? Pourquoi est-ce qu’ils courent comme ça ?
-  C’est pour ne pas rater leur train ! »

Bref, j’ai vraiment vécu un déphasage complet ça a été douloureux… Je n’imaginais pas une coupure aussi radicale ! Mes souvenirs d’enfance étaient bien loin… Je ne suis retournée à Chelles qu’une fois, peu après mon retour. C’était vraiment comme un pèlerinage mais je n’ai pas pu aller jusqu’à la maison… Je n’ai pas osé… J’ai parcouru un bout de la route principale et j’ai fait demi-tour…

La Cité Internationale Universitaire de Paris

Mon père habitait Garges. C’est là que je suis arrivée en 78. Ensuite, je me suis renseignée pour savoir si je pouvais avoir un logement en cité universitaire et j’ai obtenu une chambre à la Cité Internationale Universitaire, dans le XIV ème arrondissement. Là-bas, je me suis sentie revivre… Je me suis à nouveau sentie bien… J’étais avec des étudiants originaires de partout et il y avait une ambiance extraordinaire.

Ce n’était pas Garges ! Il s’agissait vraiment de deux mondes différents… Par rapport à Sarcelles, on ne trouvait pas le même brassage de populations. Et puis, j’avais perçu la souffrance des habitants… En Algérie, nous n’étions pas riches mais pas malheureux pour autant alors qu’à Garges, on voyait que la vie était déjà bien difficile… Je ne revenais donc qu’une fois de temps en temps, pour voir mon père.

Sinon, j’habitais Paris. J’étais étudiante à la Cité Internationale et de ce fait, je bénéficiais d’un statut tout à fait particulier. Il n’y avait pas de maison spécifique pour l’Algérie puisqu’à l’époque de la construction de la cité, l’Algérie était encore considérée comme la France. J’ai donc été logée dans une maison française. J’y avais ma banque et je l’ai conservée jusqu’à présent. Je n’arrive pas à quitter la Cité Internationale…J’y vais régulièrement…

Installation à Sarcelles

Après avoir obtenu mon DEA de socio, j’ai rencontré le père des mes enfants, à la CIUP. Il venait du Tchad et occupait la même maison car son pays, comme l’Algérie, n’avait pas de maison particulière. Ensuite, mes parents sont venus habiter à Sarcelles, tandis que moi, j’ai continué à vivre à Paris. Je me suis mariée, j’ai commencé un doctorat mais ma grossesse m’a contrainte à laisser tomber. Nous nous sommes donc mis à la recherche d’un logement, l’éternel problème, et on nous a proposé Sarcelles. Nous y sommes arrivés en octobre 82.

On s’est installé directement dans ce quartier, à Watteau. Depuis vingt-quatre ans, je n’ai changé de logement qu’une seule fois, mais toujours dans le même quartier. Je connaissais déjà la ville avant de venir y habiter car mes parents y vivaient déjà, avenue Paul Langevin. Mon père était pompiste chez Citroën et il avait un logement de fonction.

Nous sommes arrivés avec un enfant et nous avons emménagé dans un petit bâtiment, allée Le Lorrain. Là-bas, on ne peut pas dire que les gens étaient très chaleureux. Il n’y avait que des Français de souche et ils vous disaient bonjour du bout des lèvres… Nous sommes restés dans cet appartement de 82 à 90 et je n’ai jamais pu entamer quoi que ce soit avec mes voisins… Ce logement nous avait été attribué parce que le père de mes enfants était étudiant mais je ne me sentais pas à l’aise dans ce bâtiment. Par contre, lorsqu’en 90, j’ai déménagé avenue pierre Koenig dans une tour, il y avait beaucoup plus de diversité et là, je me suis sentie chez moi…

Depuis, je n’imagine pas aller vivre ailleurs et mes enfants non plus. Pour eux, Sarcelles, c’est très bien Il faut dire qu’ici, on a un contact particulier avec les gens. On n’est pas obligé de connaître une personne pour lui adresser la parole… Mais, j’ai remarqué que cet enrichissement mis en avant lorsqu’on dit : « Nous qui sommes venus d’ailleurs », n’est pas si avantageux aux yeux de beaucoup de jeunes qui sont nés et qui ont grandi ici. J’ai l’impression qu’à force d’entendre le même discours : « Sarcelles, ville dortoir, ville poubelle » ou je ne sais quoi d’autre encore, il ne s’y sentent pas à l’aise… Ils imaginent que partir sera forcément synonyme de promotion sociale et à mon avis, c’est cette idée-là qu’il faut combattre, car si leurs parents ne leur serinent que ce discours, ils ne pourront avoir de véritable vie à Sarcelles, s’y sentir bien et en peser tous les avantages…

Je crois que beaucoup de choses résident dans la parole des parents. Moi, lorsque j’entends mes enfants dire : « On est bien à Sarcelles, on y est heureux », même s’ils vont ailleurs, même s’ils bougent, je pense que j’y suis pour quelque chose… Il faut donc que le discours sur Sarcelles transmis par les parents et par l’école soit plus positif ! Sans évacuer les problèmes qui peuvent exister, il faut souligner que c’est une ville qui mérite le détour… Celui qui a vécu à Sarcelles n’en sort que plus riche…

S’intégrer à la vie de la ville : une question de volonté

Il est vrai que pour certaines personnes qui travaillent à l’extérieur, Sarcelles peut être une ville dortoir. Mais, je crois que l’intégration à la vie de la cité dépend beaucoup de la volonté de chacun. On ne subit pas son existence ! On la crée ! On l’imagine, on se projette ! On peut avoir plusieurs cas de figures. Si quelqu’un dit : « Je travaille à Paris où ailleurs et je suis contraint et forcé de venir dormir à Sarcelles », ce sera pour lui une ville dortoir. Par contre, si cette personne revient avec plaisir chez elle et imagine autre chose, essaie de créer des liens, ça n’a plus rien à voir ! Évidemment, si on regarde de haut sa ville en se disant : « Oh la la, quand est-ce que je pourrais partir ? » ou « Quand est-ce que j’aurais suffisamment d’économies pour acheter loin d’ici ? », ça ne peut pas marcher…

J’ai fait le choix de ne pas travailler car j’ai eu cinq enfants, qui se sont suivis sur dix ans. Je ne pouvais les laisser grandir comme ça tout seuls ! Mais pendant toute cette période, j’ai toujours été déléguée de parents d’élèves, à l’école, au collège, au lycée. Ensuite, j’ai participé à la création de l’association « Univers Cités », dont je suis vice-présidente, et nous faisons beaucoup de choses ! C’est comme ça que l’on apprécie la ville !

Le problème de la ghettoïsation des populations

Beaucoup déplorent qu’il y ait à Sarcelles une sectorisation des populations, des communautés, mais je pense que c’est à la SCIC que l’on doit cette situation. Lorsque je suis arrivée sur Sarcelles, lorsqu’on devait me reloger, ce fut pour eux un grand dilemme ! J’étais algérienne et le père de mes enfants était tchadien. Ils ont donc mis huit ans pour nous reloger parce qu’ils ne savaient pas où nous mettre ! J’ai attendu huit années avant d’obtenir un logement et au sein du bâtiment même, ils avaient fractionné les étages : Afrique Noire, Maghreb. Alors, comme le loyer était payé par Monsieur qui était tchadien, je me suis retrouvée du côté de l’Afrique Noire… Mais tout ça, on le sait depuis bien longtemps ! Cela fait déjà un moment que l’on dénonce cette ghettoïsation ! Quand on nous répond que les gens choisissent leur logement en fonction de leurs affinités, c’est faux !

Par exemple, dans le quartier Watteau ont été concentrés les gens originaires d’Afrique Noire et à l’école Jaurès ou au collège Anatole France, lorsque c’est la sortie des classes, on se croirait en Afrique Noire… On ne me fera pas croire que tous ces gens ont choisi de venir s’installer à Watteau ! Il ne faut pas exagérer !

Quand mes parents ont demandé un logement, on leur a finalement attribué quelque chose au 13 allée Ampère, où il n’y avait que des Français de souche. Et bien, jusqu’au dernier moment, le fait qu’ils soient algériens a causé à la SCIC un énorme soucis… Maintenant, ils sont bien obligés de diversifier puisque les Français de souche vieillissent ! Mais à l’époque, ça leur a vraiment posé un problème… D’ailleurs, j’aimerais bien voir leurs dossiers et ce qu’ils y inscrivent sur les gens. Je pense que ce serait intéressant…

La municipalité fait en sorte, aujourd’hui, dans la mesure où elle peut intervenir, d’éviter cette dérive…Parce que les conséquences sont graves ! Sans se limiter à l’origine des uns et des autres, si on ne concentre dans un même quartier que des gens qui ont des problèmes sociaux ; forcément, c’est une bombe ! Ce sont les enfants et leurs parents qui en paient le prix ! Il ne faut donc non seulement assurer une mixité ethnique mais aussi une mixité sociale ! Ce à quoi les bailleurs auraient dû réfléchir il y a bien longtemps… Au niveau associatif comme au niveau des comités de quartiers, on l’a dit et répété ! Mais, nous n’avons pas été entendus…

Le pire, c’est que la SCIC s’est attachée à concentrer les gens en difficulté mais une fois qu’elle y a réussi, elle s’est mise à déconventionner pour justement appliquer cette fameuse mixité sociale. C’était vraiment se moquer de nous ! Il ne faut pas exagérer ! On ne met pas des gens en difficulté dans un quartier pour leur dire ensuite : « Vous êtes trop de pauvres ensemble. Alors à partir d’aujourd’hui, on déconventionne, les loyers seront libres et vous serez obligés d’aller ailleurs… »

Je crois que beaucoup d’habitants éprouvent un certain malaise car ils n’ont pas en main tous les éléments permettant d’analyser la situation. Ils constatent, s’interrogent mais ne comprennent pas… Seulement, pour avoir cette connaissance, il faut aussi aller vers les autres ! Le début du travail, c’est s’intéresser à l’autre… C’est en parlant avec l’autre qu’on obtient l’info…

Lorsque je sors en dehors de chez moi, je passe dix fois plus de temps qu’il ne faudrait pour aller d’un point à un autre car, que ce soit dans mon quartier ou ailleurs, je m’arrête régulièrement pour discuter avec des gens que je connais et même parfois que je ne connais pas. Ça commence souvent par un simple sourire et après, on entame la conversation. Dans le bus, je discute avec les autres ! Et rarement avec quelqu’un qui a la même origine que moi. Mais, je ne suis pas la seule à faire ça !

Message aux jeunes

Il faut qu’ils essaient, malgré leurs difficultés que je ne renie pas, de faire du mieux qu’ils peuvent. Ils se considèrent bien souvent comme malheureux mais je crois qu’en se penchant un peu sur l’histoire de leurs parents et de leurs grands-parents, ils verraient qu’ils ne sont pas si malheureux que ça… Il est vrai qu’aujourd’hui, il faut du courage car la vie n’est pas si facile ! Mais, je suis convaincue que chacun dans son domaine trouvera sa voie. Pour ça, il faut qu’ils se projettent, c’est-à-dire qu’ils parviennent à imaginer un avenir et qu’ils ne se découragent pas en se disant : « Tout est bloqué… Je n’y arriverai pas… » Et puis, il ne faut pas hésiter à aller vers l’Autre lorsqu’on a besoin d’être épaulé ! Je suis intimement persuadée que la jeunesse, c’est l’avenir et que ça le restera, même si on nous bassine avec des idées préconçues…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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