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CHARENTE, Nous sommes arrivés à Sarcelles, je me suis mise à bosser et j’ai pris n’importe quoi

Mme Yvette Jamaux née en 1924 près d’Angoulême

lundi 1er juin 2009, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Barbezieux, petite ville de Charente

Je suis née en 1924 à Barbezieux, une petite ville de Charente, située à trente kilomètres d’Angoulême et à quatre-vingt kilomètres de Bordeaux. Là-bas, il y avait une usine agricole, une usine à gaz, une minoterie et beaucoup de vignoble autour. Dans cette partie de la Charente, on fabriquait surtout le cognac. Je n’en ai pas eu dans mon biberon mais presque !

Ma mère faisait des ménages et mon père a d’abord travaillé à l’usine à gaz où il s’occupait de la chauffe, c’est-à-dire qu’il sortait le coke. Moi, je lui portais son déjeuner le midi. Il a ensuite travaillé avec mon grand-père dans une usine agricole, qui fabriquait toutes sortes de matériels comme les herses, ce qui ne dit sans doute plus rien à la génération de maintenant…

Les conditions de vie de l’époque n’étaient pas si faciles que ça… De mon père, nous étions cinq enfants. J’étais l’aînée des filles mais il y avait un garçon avant moi. Quant à maman, elle avait eu deux enfants pendant la guerre. Nous étions donc sept enfants à table tous les jours, plus ma grand-mère et tous ceux qui passaient, qui voulaient bien manger avec nous, qui n’avaient rien… Mais, nous n’avons jamais manqué de nourriture, à aucun moment…

Je ne sais pas combien d’habitants vivent à Barbezieux aujourd’hui. En tout cas, il y a un château, une église, de petites maisons, etc. Ça ne ressemble pas à Sarcelles ! Loin de là… Je suis née dans la rue des Hautes Douves, que l’on avait baptisée la rue de la Paille. Ensuite, nous sommes allés dans la rue des Basses Douves. Il y avait donc des douves autour du château mais dans mon enfance, elles n’existaient plus. Je ne les ai pas connues… Dans mon école, il y avait la distribution des prix tous les ans et elle avait justement lieu dans une grande salle du château.

Une éducation très stricte

Enfant, je ne pensais évidemment pas à venir à Paris. Je voulais devenir brodeuse lingère mais mon père n’était pas d’accord. Il m’a mise en apprentissage de couture. Moi, ça ne me plaisait pas du tout ! Seulement à l’époque, les filles n’avaient pas tellement le choix, même pas du tout… J’ai donc appris un peu la couture et comme j’ai toujours été têtue comme une bourrique, ça n’a pas duré longtemps… Je disais souvent « non » à mon père ! Même si ça ne servait pas à grand-chose… Il faut dire que j’avais hérité de son caractère ! Il ne me faisait pas baisser les yeux ! Pour autant, ça ne fonctionnait pas mal entre nous. On écoutait quand même les parents. Nous y étions bien obligés ! Ce n’était pas du tout comme maintenant. Ce n’était pas non plus comme j’ai élevé mes enfants, loin de là…

Á ce moment-là, les filles ne recevaient pas la même éducation que les garçons. Par exemple, mon frère aîné, mon vrai frère, devait apprendre un métier parce que c’était un homme et moi, je devais donner pour lui le peu d’argent que je ramenais à la maison en livrant de la lingerie chez les gens. D’ailleurs, ça m’est toujours resté en travers de la gorge… Je ne gardais pas un sou… Je n’avais pas le droit ! Je n’ai pu avoir mon propre argent que lorsque je suis partie de chez moi, vers quatorze quinze ans. Á l’époque, l’école était obligatoire jusqu’à l’âge de douze ans. Ensuite, mon père m’a envoyée en apprentissage et ça n’a pas trop marché…

Mise en apprentissage

J’ai d’abord atterri chez une dame qui venait de Paris. Chez elle, je faisais tout sauf de la couture mais comme ça ne me plaisait pas, j’étais ravie ! Elle me faisait faire la cuisine, le ménage et un jour, rencontrant mon père, cette andouille lui dit : « Oh, Mr Gondeau, vous avez une fille formidable ! Elle fait la cuisine d’une façon remarquable ! » Alors, lui qui était d’une droiture et d’une honnêteté invariables a tout de suite mis les choses au point avec elle : « Je ne vous donne ma fille pour faire la cuisine et le ménage ! » Et le soir même, quand je suis rentrée chez moi, il m’a dit : « Bon, et bien maintenant, tu n’y retournes plus… »

Á partir de là, il m’a mise chez une autre personne avec qui je suis restée peu de temps. Elle se cachait pour faire tout ! J’ai appris à surfiler et pas mal d’autres choses mais moi, je ne pouvais pas du tout rester assise comme ça sur ma chaise, je ne pouvais pas rester tranquille ! On aurait dit que j’avais des épingles qui me piquaient les fesses !!! Elle m’engueulait donc sans arrêt… « Tu es bien une Gondeau toi ! » Ça voulait tout dire… Elle me considérait comme une fille de rien du tout et je n’appréciais pas tellement… Alors, je ne suis pas restée chez elle très longtemps non plus et j’ai dit à mon père : « Puisque c’est ça, je ne ferai rien d’autre ! Je serai bonne et pas autre chose ! », c’est-à-dire employée de maison.

Indépendante et autonome à quinze ans

Je suis parti de chez mes parents à quinze ans, comme bon nombre de jeunes filles à l’époque. On commençait à travailler très tôt ! On reprenait l’école au mois de septembre parce que beaucoup d’enfants faisaient la moisson.

J’ai d’abord été employée dans un château, chez des patrons très exigeants, qui ne me donnaient à manger que lorsque j’avais effectué ma tâche comme ils le voulaient… Moi qui n’avais jamais été privée de rien, il m’arrivait donc souvent d’avoir faim… Et puis, le travail était quand même assez dur ! Il s’agissait de gens bien pensants comme on dit, des catholiques. Il fallait aller à la messe, faire des tas de trucs, mais à côté de ça, ils ne respectaient pas leur personnel…

Par la suite, j’ai travaillé dans un autre château mais là, j’étais nettement mieux. Je connaissais déjà la personne qui m’employait. Elle était elle aussi de Barbezieux. Elle s’occupait des jeunes, de ce qu’on appelait les benjamines. C’est comme ça que je l’ai rencontrée. Après, elle s’est mariée et je suis allée un peu chez elle mais pas très longtemps. Avec ou sans métier, ce n’était pas facile de trouver du travail !

Á l’époque, je ne savais pas au juste quel était mon rêve mais en tous cas, je ne regrette rien. Pour moi, c’était l’école de la vie et j’ai appris beaucoup de choses… J’ai eu beaucoup de chance car j’ai rencontré des gens sensationnels, comme par exemple mon ancienne institutrice. Lorsqu’elle est décédée, j’ai eu beaucoup plus de chagrin qu’à la mort de ma propre mère… C’est dur à dire, c’est peut-être difficile à entendre, mais c’est comme ça… Cette personne m’a apporté beaucoup de choses positives… Elle m’a vraiment prise sous sa coupe et elle a fait autant pour moi que mes parents sinon plus…

Paris : un nouveau départ

J’aurais pu rester chez mes parents aussi longtemps que je le voulais, mais ce n’était pas possible. J’avais déjà goûté au sirop de la rue, à la liberté ! Par deux fois, j’étais déjà partie de chez moi, avant d’aller à Royan puis revenir chez mes parents parce que je n’avais pas d’autres solutions. Ensuite, j’ai fait des ménages par-ci, par-là. Je suis retournée chez mon ancienne institutrice, etc. Dans ma jeunesse, j’ai beaucoup travaillé ! J’ai d’ailleurs fait beaucoup de choses qui étaient au-dessus des forces d’une gamine ! Autrefois, ce n’était pas comme aujourd’hui. Les hommes n’aidaient pas beaucoup à la maison. Alors, je devais servir non seulement mon père mais aussi mes frangins ! Ils pourraient se brosser si c’était maintenant !

En rentrant de Royan, je suis donc restée un moment chez mes parents, puis mon ancienne institutrice m’a trouvé une place de bonne sur Paris en 1945. J’ai d’ailleurs fait deux fois le tour de la ville avec une oie dans ma valise !!! Ça, c’est le côté marrant parce qu’il n’y avait rien à bouffer dans le secteur ! J’étais là comme une âme en peine car je ne connaissais rien de Paris et je crois que j’ai dû aller jusqu’au terminus avant de rebrousser chemin. De la gare du Nord à la gare d’Austerlitz, pour moi, c’était toute une histoire ! J’étais une étrangère à Paris…

En plus, j’avais une jeune tante qui habitait là-bas qui avait deux ans de plus que moi. Je n’étais donc pas perdue en arrivant ! Par contre, je n’ai pas dit à mon père que je partais. Á l’époque, la majorité était à vingt et un ans et on n’avait pas le droit de faire ce que l’on voulait ! Je me suis donc barrée à Paris sans qu’il n’en sache rien. Je lui écrivais de Bordeaux. Il fallait le faire !

Au bout du compte, j’ai atterri chez une tordue de bonne femme pour qui j’étais davantage que sa bonne, nuit et jour ! Alors, avec le caractère que j’avais, je vous garantie que cela n’a pas duré longtemps. C’est qu’à l’époque, les patrons n’étaient pas tendres ! On était leur domestique dans tous les sens ! Cette dame par exemple, habitait près de la sortie principale de la gare du Nord. Elle avait tout un étage et, en dessous, des gens tenaient un café. Et bien, lorsqu’ils fermaient boutique à minuit, ils montaient souvent chez elle et elle venait me réveiller pour que je leur serve un jus d’orange ! C’est passé une fois, deux fois mais la troisième fois, même si je l’ai entendue, j’aime mieux vous dire que je ne suis pas sortie de mon lit !

Quelques temps plus tard, j’ai changé d’employeur. J’ai trouvé une autre place sur Paris où cette fois j’étais bien… Les gens étaient vraiment sympas. C’est à ce moment-là, je suis entrée chez les Jocistes (Jeunesses Ouvrières Catholiques), tout simplement parce que je suis de religion catholique et que cela me permettait de rencontrer d’autres personnes, comme chez mes parents. Á la maison, il y avait toujours un couvert pour celui qui n’avait rien à manger ! J’ai été habitué comme ça… Ensuite, j’ai rencontré mon mari et suis partie sur Saint-Cloud en 46. J’ai trouvé une première place dans laquelle j’étais pas mal, chez ma belle-sœur.

En arrivant à Paris, je ne pensais pas retourner un jour en Charente. Pour moi, c’était définitif. Á l’époque, je ne pouvais pas savoir ce qui m’attendait mais je pensais que j’allais rester en région parisienne toute ma vie. J’étais partie et je n’avais pas l’intention de rentrer chez moi…

Subvenir aux besoins de la famille

Je me suis mariée en 1947 et je suis venue sur Sarcelles en 59. Entre ces deux dates, je suis revenue habiter Paris, lorsque ma tante a quitté son logement, un peu avant mon mariage. Il se trouvait Cité du Pont, dans le IXème arrondissement. Mes enfants sont tous nés à Paris. J’en ai eu trois : le premier à l’âge de vingt-deux ans et les autres, à environ deux ans d’intervalle pour chacun. Toutes les mères de famille ne travaillaient pas à l’époque ! Seulement, c’était une nécessité pour moi… Malheureusement, la guerre étant passé par là, mon mari était gardien de musée aux arts et métiers… Alors, la vie n’était pas facile… Il n’y a pas de comparaison possible avec celle d’aujourd’hui… Je ne parle pas des gens en difficulté à cause du chômage ou un tas de choses comme ça ! Certains sont dans des situations épouvantables, il ne faut pas le nier ! Mais autrefois, la vie était vraiment très dure…

Heureusement que j’ai pratiquement toujours travaillé car mon mari a toujours été malade et il est décédé dans sa cinquante troisième année… Nous sommes arrivés à Sarcelles, je me suis mise à bosser et j’ai pris n’importe quoi ! Je savais que l’on n’y arriverait pas autrement… Il fallait payer le loyer comme tout le monde, s’occuper des enfants, etc.

Installation à Sarcelles

Obtenir un logement n’était pas plus facile que maintenant. Nous avons fait une demande et nous sommes restés dix ans sans rien. Après la Cité du Pont, nous avons enfin trouvé une autre solution : une loge de concierge rue de Trévise, dans le Xème arrondissement. Nous y sommes restés pas mal de temps mais là, c’étaient des conditions de logement épouvantables…Ensuite nous avons échangé la loge contre un logement dans le XIème un peu plus grand.

Alors pour nous, venir à Sarcelles, c’était accéder à une autre vie ! Mon mari était à l’Education Nationale et lorsque nous avons su qu’avec le un pourcent patronal, on avait un logement, nous avons pris le train tout de suite à cinq !

Nous sommes donc venus en visite à Sarcelles avec toute la famille. Á ce moment-là, on ne savait pas que c’était Lochères ! Alors, on a bien sûr atterri au vieux Sarcelles et nous avons été imprudents, car on a grimpé dans les bâtiments alors que les travaux n’étaient même pas terminés. Ce devait être un jour férié parce qu’en rappliquant là-bas, il n’y avait pas d’ouvriers. Nous sommes donc montés dans ces appartements pour voir, pour visiter, mais c’était toujours en construction !

C’était la première fois que nous venions à Sarcelles. On faisait du tourisme en quelque sorte. Évidemment, on trouvait que la ligne de chemin de fer, c’était moche mais enfin, on s’en foutait ! Pour nous, l’important, était d’avoir un logement… Nous avons signé le bail le 28 février 59. C’était un F4. Jusque-là, nous vivions à cinq dans une pièce et demie ! C’était un peu jeune quand même ! Alors, bien sûr, on l’a pris tout de suite et nous avons emménagé un mois après.

Lorsque nous sommes arrivés à Sarcelles, on a été surpris car ce n’était encore qu’un vaste chantier, avec de la boue partout. Il n’y avait pas grand-chose de construit ! J’habitais derrière le marché, derrière la Poste. Il n’y avait alors pas de commerçants, pas de gare, aucun transport : ni bus, ni car, rien… Mais, il y avait davantage de vie sociale que maintenant ! Tous les gens venus ici comme nous en 59, bénéficiaient du un pourcent patronal. C’étaient des fonctionnaires de l’Education Nationale, des Finances, etc., et nous nous sommes regroupés tout de suite.

Á partir de là, une vie de quartier s’est mise en place très rapidement. Il y eut d’abord l’association des familles et l’association des locataires, dont mon mari s’est occupée. Á l’époque, il était dans un parti politique qui s’appelait le PSU mais pas moi. Il y eut ensuite l’école et j’ai pris en charge l’association des parents d’élèves. Dans notre couple, chacun avait son rôle mais on se rejoignait. Les choses se sont très très vite organisées.

Il fallait aller à Pierrefitte pour prendre le train. Alors, de Lochères là-haut, on prenait à travers champs ! Rien n’était encore construit ! On traversait donc avec des bottes que l’on mettait dans un plastique en arrivant à la gare. Ensuite, on enfilait nos chaussures. On s’est vite rassemblé avec l’association des familles et les gens qui faisaient partie du même groupe pour aller chacun son tour aux Halles. On se levait à cinq heures du matin et on partait acheter tout un tas de trucs que l’on ramenait ensuite ici, pour se les partager. Si on pouvait y aller pour soit, on pouvait bien y aller aussi pour les autres ! Il fallait s’entraider puisqu’il n’y avait pas de commerçants, rien…

Á ce moment-là, la MJC se trouvait en bas de l’avenue Joliot-Curie. Elle a d’ailleurs brûlé. Et en face, là où les Restos du Cœur font leur distribution, sur la place, il y avait un kiosque à journaux, un truc rond, où un commerçant venu de je ne sais où, vendait un tas de choses : des légumes, etc. C’est tout ce que l’on a eu au départ, en 61 ou 62.

Sarcelles d’hier à aujourd’hui

De nos jours, la vie de quartier n’est plus du tout la même. Moi, j’ai toujours été heureuse à Sarcelles et je n’envisage pas d’aller ailleurs. On y vit bien, avec une population différente mais avec beaucoup plus de mal, car nous sommes tous arrivés en famille. Nous avions trois enfants mais dans notre escalier, un couple en avait six ! En fait, à l’époque, on était tous pareils et cela facilitait davantage les choses que maintenant. Et puis, on obtenait aisément du travail ! En tout cas j’en ai toujours trouvé tandis qu’aujourd’hui, on ne peut pas dire que les jeunes peuvent faire n’importe quoi et avoir du boulot ; ce n’est pas vrai… Ça fait quand même une sacrée différence ! Ce n’est pas du tout la même chose…

Je me rappelle très bien de 68 parce que j’ai bien bagarré. Á ce moment-là, on s’est battu pour le social ! Mais, pas comme les jeunes se sont battus dernièrement ou comme les gens peuvent se battre actuellement ! Cela n’a rien à voir ! J’ai toujours eu l’habitude de me battre pour les autres ; pas pour moi personnellement. J’ai baigné là-dedans dès mon plus jeune âge ! Avec mes parents, je suis allée à bonne école, qu’on le veuille ou non, et j’ai continué après. Je pense que c’est mon tempérament…

Dans les années 60s, la diversité sociale et géographique de la population de la ville était beaucoup moins prononcée. Juste arrivés, des immigrés vivaient en face de chez nous dans ce qu’on appelait le bâtiment Citroën. Nous cohabitions très bien ! Il s’agissait essentiellement de Maghrébins mais pas seulement. Dans l’action catholique ouvrière, nous avons connu une fille polonaise, Gilda. Elle faisait les trois huit chez Citroën ! Comme les autres, elle n’avait pas la vie facile ! De nos fenêtres, on voyait ces pauvres types dans leur appartement de quatre pièces. Ils étaient quatre par chambre ! Pendant que les uns travaillent la nuit, les autres dormaient et ainsi de suite. Il y avait tout un va et vient, un roulement. Mais, on n’avait pas peur de laisser les enfants dehors ! Évidemment, à l’époque, ce n’était pas comme maintenant ; ils étaient surveillés…

C’est surtout mon mari qui connaissait des gens d’Algérie qui ont choisi de rester en France après 62. Comme, malheureusement, il était toujours malade, il était souvent à la maison… Il se baladait partout avec son chien et rencontrait souvent du monde. Pendant ce temps-là, moi je bossais comme un bagnard… Mais, on a connu aussi des gens d’Afrique venus étudier en France ! Avenue Joliot-Curie, en montant vers la gare, il y a un bâtiment qui n’est pas comme les autres, derrière la crèche. Ils résidaient là.

D’ailleurs, j’ai des films de cette période qu’un animateur du centre Vigne Blanche a visionné et il a été très étonné de voir des petits Noirs à ma table. Ces gens faisaient partie de notre environnement ! Je crois que c’était à l’occasion de la communion privée d’un des gosses. On n’avait pas beaucoup de meubles à l’époque et on avait fait une de ces tablées ! Je ne sais pas d’où sortaient tous ces mômes mais il y en avait !

Le marché de Sarcelles a toujours été ce qu’il est. Enfin, peut-être avec un peu moins de monde. Il s’est agrandi car auparavant, il n’allait pas jusqu’en bas, ni jusqu’en haut. Mais, il a tout de suite été assez vaste…

Je suis rentré en mairie en 1963. J’ai commencé mes classes en cuisine. Là, j’ai gagné mon ciel ; c’est moi qui vous le dit. C’était alors une municipalité de droite et Canacos a été élu tout de suite après. Mais, ce n’est pas simple de décrire l’évolution de Sarcelles ! Et pourtant, sous Canacos, c’est vrai que l’on a fait avancer les choses tous autant que l’on était ! Il y avait une vie militante formidable ! C’est à ce moment-là que le plus de choses a été construit ! Sarcelles s’est agrandie ! Par exemple, les Vignes Blanches existent depuis quarante ans. Je voyais d’ailleurs les maquettes à la mairie. Mais, je n’ai pas reconnu le quartier quand j’y suis arrivée, il y a dix ans, après être restée trente huit ans dans le même appartement…

La vie militante à Sarcelles, c’est déjà ne pas trop penser à soi, un petit peu mais pas trop. C’est aussi avoir un regard sur les autres sans se laisser faire pour autant, ce qui n’est pas toujours facile… Je me suis fait avoir un bon nombre de fois… Mais, ce n’est pas grave, je ne regrette rien… Pour ça, on était d’accord avec mon mari, même s’il avait évolué dans un autre milieu sur le plan familial. On a rencontré des gens formidables ici ! J’y ai vécu toutes mes joies comme toutes mes peines et je pense que Sarcelles a vraiment sauvé notre couple…

La diversité, nous l’avons connue tout de suite. L’un comme l’autre, nous avons rencontré beaucoup de gens différents. Par exemple, le père Marty, devenue une figure de Sarcelles, nous avait marié à Saint-Cloud. Et en 1960, alors que j’étais dans le train, j’ai entendu des gens assis à côté de moi dire : « Tiens, le père Marty est nommé à Sarcelles. » Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde ! J’ai guetté son arrivée et dès qu’il a mis les pieds ici, nous avons fait chez moi la première réunion de l’action catholique ouvrière, comme se faisaient chez ma belle-sœur les réunions de jocistes.

Á partir de là, nous les Chrétiens, avons commencé à nous regrouper. Il fallait absolument s’engager ! Il était fortement recommandé de s’investir dans quelque chose ! Mon mari s’est engagé politiquement et s’est occupé de l’association de locataires tandis que moi, je me suis engagée à l’école et ensuite au syndicat. Je ne pouvais pas faire autrement ! C’est à cette époque que nous avons commencé à connaître la diversité des gens, toutes les races qui pouvaient exister. On a fréquenté des Algériens qui habitaient pas loin de chez nous, des Africains, et les résidents du bâtiment Citroën.

Le centre d’accueil des étrangers qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle MJC n’est pas arrivé tout de suite, du moins pas avant les années 70s. En tous cas, j’ai beaucoup milité à la MJC. J’ai également beaucoup fréquenté la maison de quartier des Vignes Blanches, la première de la ville. Il y eut ensuite la Caisse d’allocations familiales. Nous venions aux Sablons car une partie des Sablons avait été construite avant nos bâtiments à nous. Je ne sais pas exactement lesquels mais bon, moi je venais ici et les enfants aussi. Et c’est vrai, tous les copains des gosses venaient à la maison !

Voir arriver toutes ces populations différentes à Sarcelles ne nous a pas gêné. On a essayé de les accueillir correctement. On allait faire des pique-niques à Garges, sur la hauteur, où se trouve maintenant un très beau parc, pour voir les avions quand il y avait la fête au Bourget. On prenait nos paniers repas et on se rassemblait tous là-bas.

L’accueil des nouveaux arrivants était pris en charge à la fois par les militants et par la mairie. Mais, l’Etat ne s’occupait de rien ! Il se contentait d’amener les populations et c’était : « Démerdez-vous ! » La municipalité sous Canacos a quand même beaucoup oeuvré pour accueillir les gens et faire en sorte que les habitants comme nous, qui étaient là au départ, soient avec eux. Mais évidemment, certains sont partis ! Á l’époque, il y avait des cadres ici ! Maintenant, on peut les compter sur les doigts de la main… Beaucoup ont quitté les ensembles pour s’installer dans les pavillons du vieux Sarcelles.

Au départ, je ne fréquentais pas le Village. Je n’y mettais jamais les pieds ! C’étaient vraiment deux populations différentes… Il y avait une sacrée barrière… D’ailleurs, encore aujourd’hui, certains habitants du Village ne connaissent pas du tout Lochères et inversement ! Par exemple une fois, on a emmené un groupe d’enfants à la Maison du Patrimoine et ils ne connaissaient pas !

Lorsque je suis arrivée dans mon nouvel appartement aux Vignes Blanches, j’ai eu beaucoup de mal à être intégrée. Dans l’escalier, des enfants me cassaient les pieds avec leurs ballons qui atterrissaient souvent chez moi. Et quand je suis allée voir les parents, j’ai vraiment été très mal reçue… Pas question d’interdire quoi que ce soit à ces chérubins … En fait, j’étais l’étrangère dans l’escalier… J’étais la dernière arrivée et j’osais dire ce qui me dérangeait… J’étais pourtant allée voir les parents en leur demandant poliment d’expliquer à leurs enfants qu’il ne fallait pas jouer là avec leurs ballons, mais rien à faire… Alors, j’ai eu beaucoup beaucoup de mal…

Ces personnes étaient marocaines et faisaient ostensiblement preuve de racisme envers moi, qui était française à cent pour cent. Je les emmerdais dans leur quotidien. J’étais la dernière arrivée qui voulait faire sa loi et pour eux, même si ça me dérangeait, ça n’avait aucune espèce d’importance. Mais, les gosses m’ont envoyé des tas de trucs dans la maison ! Des cailloux, etc. C’était infernal ! Je n’avais jamais connu ça jusqu’ici. Lorsque l’on est arrivés dans le premier appartement en 59, il y avait des gosses partout et il y avait une véritable entraide entre voisins. Mais, dans le deuxième, j’ai eu du mal ! Heureusement aujourd’hui, il y a un bon moment que c’est fait et tout le monde se respecte…

Seulement au début, les jeunes discutaient le soir assis sous l’escalier et il n’y avait pas moyen de dormir ! Au bout d’un moment, j’ai commencé à leur dire bonjour en passant même si bien sûr, ils ne me répondaient pas. J’ai insisté et un jour, je leur ai lancé avec un beau sourire : « Surtout, ne répondez pas tous à la fois ! Ce n’est pas la peine ! » Et bien, petit à petit, ils se sont mis à me parler… Je n’étais pas la mémé qui gueulait ! Je les ai toujours vouvoyés et je leur ai toujours parlé correctement ! je ne les ai jamais insultés ! Quand ils faisaient du boucan la nuit, ce n’est pas que j’avais la trouille, mais je n’allais quand même pas jusqu’à descendre. Par contre, le lendemain, j’allais leur dire :
« - Vous ne vous rendez pas compte ! Vous tapez sur la barre de fer alors qu’il y a des gens qui travaillent ! Ça résonne dans toute la maison et je ne sais pas si vous savez mais les chambres se trouvent là !
-  Excusez-nous Madame ! On ne le fera plus… »
Et après, automatiquement, ils ne l’ont plus refait.

Alors, je me suis dit : « C’est la bonne manière, il faut leur parler. » D’ailleurs, à chaque fois, il y avait un grand qui s’appelait Julien, comme mon petit-fils, et je pouvais lui demander ce que je voulais à celui-là. Il allait même jusqu’à prendre des nouvelles de ma voiture, comme si elle pouvait avoir une bonne santé… Mais enfin bon, je lui répondais… Tout ça pour dire que c’est un travail de longue haleine, un travail de contact, de lien. Moi, jamais je n’engueule les gens ! Jamais !

Dans les années 60-70s, la vie de quartier était différente mais aujourd’hui, il y en a une quand même ! Depuis que je suis ici, je côtoie un tas de gens et je me trouve à l’aise avec tout le monde, quelles que soient les origines de chacun. J’ai par exemple commencé à faire une initiation au tricot. Et bien, j’ai deux Marocaines, une Tunisienne, deux Asiatiques et ça se passe très bien ! Je ne vois pas des étrangers autour de moi ! Juste des gens comme moi. Á mes yeux, tout le monde est mon égal. D’ailleurs, je considère la diversité de population de Sarcelles comme une sacrée richesse ! On ne trouve pas ça ailleurs !

De toute façon, j’ai toujours pensé comme ça ! Je n’ai jamais dit comme certains : « Tiens, celui-là, c’est un crouillot ! » J’avais par exemple une voisine qui ne pouvait pas de voir un gosse jouer dans la cour sans dire que c’était un crouillot… Moi, ça me faisait dresser les cheveux mais il n’y avait rien à faire ! J’ai eu beau maintes fois lui expliquer que c’était un petit Français, qui était comme nous et ainsi de suite, elle n’a jamais rien voulu savoir… Alors, j’ai fini par abandonner… Mais, elle n’est pas heureuse, c’est moi qui vous le dit !

Aujourd’hui, j’ai quatre-vingt deux ans et je m’assume toute seule. Autrefois, les grands-parents vivaient avec les enfants. Du temps de ma jeunesse, ma grand-mère habitait avec nous. Seulement maintenant, ce n’est plus possible ! De toute façon, je ne voudrais pas aller vivre avec mes enfants ! D’abord, je suis trop indépendante, j’ai envie de vivre toute seule, et ensuite, ils ne peuvent pas s’occuper de moi ; ils travaillent ! Donc, je leur ai dit : « Quand je perdrai la boule, n’hésitez pas ! Mettez-moi en maison de retraite… » Par contre, mes enfants ne laisseront jamais faire aux autres ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes. Ils ne me laisseront jamais tomber… Par exemple, lorsque ma fille ne peut pas venir m’aider, elle envoie la sienne…

Message aux jeunes

Je souhaite qu’ils soient avant tout respectueux avec leur entourage, ce qui n’est pas évident aujourd’hui. Il faut qu’ils serrent les dents car la plupart des familles sont en difficulté et on voit malheureusement beaucoup de jeunes glandeurs qui ne savent pas trop quoi faire de leur peau… Veulent-ils au moins faire vraiment quelque chose pour eux-mêmes ? Et le peuvent-ils ? Je n’en sais rien… En tous cas, je pense que la vie d’aujourd’hui n’est pas faite pour les aider… Il suffit de s’appeler Mohamed ou Farid pour que les portes soient fermées… De même, on dit souvent qu’il faut qu’ils ne lâchent pas l’école mais je trouve qu’elle n’est pas faite pour eux non plus, même si la plupart des enseignants font ce qu’ils peuvent… Alors, la seule chose que je peux dire aux jeunes, c’est « accrochez vous… »

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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