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PONDICHERY - française de naissance...

Mme Gounavady

samedi 13 mars 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née française en 1968 à Pondichéry, en Inde. Mon père était militaire. C’est un ancien combattant de la Deuxième Guerre mondiale. En 39-45, il est venu ici pour participer au conflit et ensuite, il est retourné chez ses parents. Aujourd’hui, il est décédé mais il m’a raconté beaucoup de choses sur cette période… Il est passé par l’Algérie, le Maroc, etc. Il est allé partout !

J’habitais un grand village à Pondichéry. Ma famille n’était pas très riche mais relativement aisée. Mon grand-père était policier et mon arrière-grand-père, professeur. Mon père a eu six enfants avec ma mère. Il l’a épousée après la mort de sa première femme. Tous mes frères et sœurs sont aujourd’hui en France.

Á l’école anglaise

Moi, je suis allée à l’école anglaise comme toutes les filles. Ce sont les garçons que l’on envoyait à l’école française ! D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi il y avait cette différence d’éducation. En tout cas, c’est pour ça que je n’arrive pas à bien m’exprimer en français alors que mes enfants maîtrisent trois langues : le tamoul, le français et l’anglais. Au quotidien, avec mes parents ou dans la rue, on parlait le tamoul, notre langue maternelle. Mais, les soldats français parlaient français, d’autres parlaient anglais, etc. On trouve cent dix-huit langues en Inde !

Mariée à dix-huit ans

Je me suis mariée à dix-huit ans et je suis arrivée en France à l’âge de vingt et un an, en 89. J’avais déjà un enfant, né en 87. Le deuxième est arrivé en 90, le troisième en 91 et le dernier en 93. Je suis allée jusqu’au Bac anglais et ensuite, allez hop ! On m’a trouvé un garçon… C’est ma famille qui l’a choisi et qui a fixé la date du mariage.. . J’ai découvert mon mari ce jour-là ! Je ne l’avais jamais vu avant… Je ne savais rien du tout de lui… Il n’était pas français comme moi mais indien. Il m’a épousé pour bénéficier de ma nationalité, pour entrer plus facilement en France… Toute sa famille est aujourd’hui ici, mon beau-père, ma belle-mère, etc.

Adolescente, avant de me marier, je restais à la maison avec ma famille, avec mes parents. Je ne sortais jamais traîner dans la rue. Chez nous, c’était comme ça… D’ailleurs, même maintenant, les enfants ne peuvent pas sortir et rentrer à n’importe quelle heure ! Les parents ne l’acceptent pas ! Je suis née à Pondichéry mais j’habitais dans un grand village hors de la ville, en périphérie, contrairement à mon mari qui vivait dans le centre. Il y avait tout là-bas ! Le consulat, des grands magasins, des grandes écoles, etc. Mais chez moi, c’était différent. Il n’y avait pas tout ça… Le père de mon mari était barman. Il tenait un café en bordure de mer.

Un an à attendre mon mari

Quand je me suis mariée à dix-huit ans, je savais déjà que j’allais venir en France. Á l’époque, pour moi, cela représentait un pays riche mais je n’ai pas pu voir grand-chose… Lorsque je suis arrivée à l’aéroport, à un mois de grossesse, j’ai été directement emmenée chez ma belle-mère qui habitait un pavillon à Melun, dans le 77. Je suis restée là-bas un an et je ne suis jamais sortie… J’étais comme en prison… Je voyais seulement ma belle-mère, ses enfants et mon beau-père ; personne d’autres ! Ni Blanc, ni Noir, ni Arabe, ni rien ! Personne !

Mon mari ne m’a rejointe en France qu’au bout d’un an. C’est moi qui suis venue la première avec mon enfant. Comme j’étais française, j’avais pu obtenir un passeport facilement ! Mais, le consulat n’a pas donné tout de suite le livret de famille, le certificat de naissance, etc., à mon mari. J’ai donc passé un an dans ce pavillon en attendant qu’il puisse venir… Mais, de temps en temps, on se téléphonait ! Ensuite, il est arrivé. Il n’a pas eu de problème pour avoir des papiers puisqu’il était marié avec une Française. En fait, c’est moi qui ai servi de pilier au regroupement familial.

Les seules fois où je suis sortie du pavillon, c’était avec mon beau-frère. Il m’emmenait en voiture à l’hôpital pour faire des analyses et passer des radios, des écographies, parce que j’étais enceinte. Mais, c’est tout… Je n’allais nulle part ailleurs ! La première fois, j’ai eu peur parce qu’il y avait beaucoup de monde, des médecins, des infirmières, etc., et je ne comprenais pas le français.

J’ai passé un an sans voir mon argent… Comme j’étais arrivée en France avec un garçon de deux ans, je touchais des allocations familiales. Mais, une fois qu’elles étaient versées sur mon compte, c’était ma famille qui récupérait la somme. Pendant un an, je n’ai donc pas vu à quoi pouvait ressembler les francs. Je n’ai jamais vu la couleur de l’argent… Quand mon frère me donnait quelque chose, je le donnais à ma belle-mère… De toute façon, je n’avais pas besoin d’argent puisque je restais toujours à la maison ! La seule chose à laquelle je pensais était l’arrivée prochaine de mon mari. Je demandais régulièrement à ma belle-mère : « Mais, quand est-ce qu’il va venir ? »

L’arrivée à Sarcelles

C’est en 90, vers octobre novembre, que je suis allée pour la première fois sur un marché. Mais, je n’étais pas seule ! J’étais avec mon mari. La même année, nous avons emménagé dans un hôtel avec nos deux enfants, à Villiers-le-Bel. Ce sont les services sociaux qui nous ont donné l’adresse. Nous sommes restés là-bas pendant un an et demi, jusqu’en 92. Nous sommes venus habiter à Sarcelles en 93. C’est après la naissance de mon dernier enfant que j’ai pu sortir facilement, pour aller chez le gynéco, pour aller voir l’assistante sociale, pour aller à la mairie, etc. J’ai commencé à me débrouiller toute seule…

Á l’époque, à Sarcelles, il y avait d’autres femmes tamoules mais elles n’étaient pas nombreuses. Quoi qu’il en soit, j’ai toujours été timide. Je ne parle pas beaucoup avec les gens parce que j’ai peur… Si je dis quelque chose, mon mari le sait tout de suite. « Vous savez, votre femme parle de ceci ou de cela… »

Au départ, quatre-vingt dix pourcents des femmes restaient à la maison pour s’occuper des enfants avec le mari mais maintenant, c’est l’inverse. Quatre-vingt dix pourcents travaillent. Avant, c’est le mari qui commandait, qui faisait les courses, qui élevait les enfants. Les femmes devaient juste faire pousser les bébés ; c’est tout… Aujourd’hui, ce n’est plus comme ça ! C’est tout le contraire ! Ce sont les femmes qui commandent, qui font les courses ! L’homme se contente d’aller à son travail pour gagner de l’argent et c’est la femme qui gère, qui économise, etc. Elles ont donc changé de statut en France ! Elles ont toutes la liberté maintenant !

Avant d’arriver à Sarcelles, c’était dur… Nous étions très pauvres… Mon mari ne travaillait pas et c’est moi qui touchait le RMI. Par contre, une fois à Sarcelles, j’ai trouvé beaucoup de choses pour m’aider, pour faire vivre correctement mes enfants. Mais, de 89 à 92, ça a vraiment été très dur…

C’est mon beau-frère qui nous a trouvé un logement à Sarcelles. Je payais six mille francs de loyer aux propriétaires qui étaient très gentils. Il n’y a jamais eu de problèmes avec moi. Je suis restée trois ans là-bas et après, j’ai trouvé un stage. C’était en avril 93. Je suis sortie un peu pour faire connaissance avec les gens, pour apprendre le français, pour suivre quelques cours. Aujourd’hui, je sais l’écrire, je le comprends mais j’ai du mal à le parler.

L’éducation des enfants

Mes enfants parlent tous tamoul, notre langue maternelle. Ils sont obligés ! Et ils le maîtrisent très bien, à cent pourcents, sans fautes ! Je leur ai dit : « Si vous parlez en français avec moi, je ne comprends pas ». Alors, je préfère qu’ils parlent tamoul. Comme ça, ils ne peuvent rien me cacher.

Deux de mes enfants jouent au tennis dans le club ASS mais aucun ne fréquente la MJC, les cours de danse, etc. Je ne suis pas intéressée… Je n’en ai pas envie… Je préfère qu’ils restent avec moi, bien cachés, bien couverts !!! Je ne veux pas qu’ils traînent dans la rue ! Je fais attention et leur père encore davantage ! Moi, j’aime bien que les enfants puissent quand même sortir un peu alors que mon mari est plus dur. D’ailleurs, je m’énerve parfois contre lui ! Je lui ai expliqué ! « Auparavant, vous étiez manuels mais maintenant, il y a les ordinateurs ! Il faut laisser les enfants ! » Mais, lui s’y oppose…

Actuellement, ils sont tous scolarisés à Pierrefitte. J’ai travaillé à l’hôpital pendant deux ans, en CDD, et quand j’ai terminé mon contrat, j’ai trouvé tout de suite un emploi à Watteau. Je n’ai même pas touché un mois de chômage ! Au bout de trois ans de travail, j’ai acheté un pavillon à Pierrefitte où j’habite depuis huit ans. Les enfants y sont bien…

Retour au pays

J’ai deux maisons à Pondichéry. Ma mère a acheté deux maisons là-bas : une grande et une petite. Maintenant, je ne loue à personne et quand je décide de partir avec mes enfants et mon mari, nous avons une maison pour nous accueillir.

Je suis revenue à Pondichéry pour la première fois en 97, huit ans après être arrivée en France. J’ai été très surprise parce qu’avant, je n’avais pas de maison, j’étais toujours avec ma belle-mère et il n’y avait pas d’argent. Alors, quand j’y suis retournée en 97, j’ai dépensé mes sous, je suis sortie avec mon mari. J’étais très contente ! Toute la famille est venue me voir ! J’ai donné un cadeau à chacun ! J’étais très heureuse…

Là-bas, tout le monde se voyait tous les jours ! La famille, les voisins, les voisines ! Tout le monde vivait ensemble ! Mais ici, même quand des voleurs sont entrés à la maison à Pierrefitte, personne n’a appelé la police… C’est ça qui est dommage… Ce jour-là, j’avais terminé mon travail à dix heures du matin et deux voleurs avaient pénétré dans le pavillon pour me piquer tous mes bijoux, etc. Mon voisin les a vus mais il n’a pas appelé la police. Lorsque je suis rentrée, il m’a dit : « Madame, j’ai vu deux jeunes sauter par la fenêtre. Regardez s’il vous manque quelque chose. » On m’avait tout pris ! C’est ça qui est dommage ici ! C’est pareil quand les gens sont décédés… Personne ne vous téléphone pour venir vous voir à la maison. C’est terrible… Chez nous, ce n’est pas comme ça ! Lorsque quelqu’un est décédé, toute le monde vient pleurer, partager, donner du courage aux gens…

Quand je serai à la retraite, je retournerai vivre à Pondichéry. Je ne suis pas bien ici parce que des fois, il fait froid et des fois, il fait chaud. Et puis, mon cœur est toujours là-bas… Par contre, mes enfants ne veulent pas y vivre ! Ils connaissent ma maman, ma sœur, mon frère mais pas le reste de la famille, du côté paternel comme maternel. Le dernier à treize ans et le plus âgé, dix-huit ans. Il reste à la maison et ne fait pas de bêtises pour l’instant…

Il me pose parfois des questions sur mon enfance mais ça ne l’intéresse pas d’aller vivre là-bas. Il va s’y rendre en vacances pour quinze jours ou un mois. Seulement, comme il y fait très chaud et qu’il y a des moustiques, il ne veut surtout pas y rester… Comme nous habitons tout près de la mer, il y a des marais. En fait, mes enfants sont d’ici maintenant… Par contre, moi, je ne peux pas rester en France. Quand j’aurai fini mon travail, je retournerai là-bas…

Femmes maltraitées

En Inde, certains hommes maltraitent leur femme. D’ailleurs, même ici il y a des femmes maltraitées ! Il arrive que quelques-unes soient aspergées d’essence par leur mari et brûlées mais c’est très rare… Souvent les hommes sont gentils avec leur femme mais il y a parfois des problèmes à cause de l’argent. Par exemple, quand je vais marier ma fille, je donnerai beaucoup de bijoux, beaucoup de cadeaux. Si je suis riche, je donnerais une maison, etc. Mais, ce sont les femmes qui donnent. Les hommes ne donnent rien ! Ici, ce n’est pas comme ça ! C’est l’égalité ! Quand je me suis mariée, mes parents ont donné beaucoup de bijoux, beaucoup de choses. C’est quand ils ne veulent rien donner que les hommes sont méchants et qu’ils mettent le feu ! Mais ça ne concerne qu’un pourcent ! Pas tout le monde !


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