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INDE : pour éviter que tout le monde parte (1956) , le gouvernement indien a demandé à la France de ne pas mettre les gens au courant

Mr Paul Aroumougane né en 1948 à Pondichéry

dimanche 14 juin 2009, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Mr Paul Aroumougane

Je suis né en 1948 à Pondichéry où j’ai vécu presque trente ans. Là-bas, c’est un monde tout à fait différent de la France, que ce soit sur le plan de la culture, de la langue ou de la façon de vivre. J’y ai mené une existence paisible, pratiquement sans soucis, sans problèmes… Mes parents étaient commerçants à Pondichéry même, dans la ville. Ils avaient la nationalité française, comme moi, même si nous sommes d’origine indienne. Il ne faut pas oublier que Pondichéry a été colonisée par la France pendant trois siècles !

J’ai voyagé un peu en Inde mais je suis toujours resté fidèle à Pondichéry. J’ai fréquenté l’école française jusqu’en quatrième. En 1956, nous avons été rattaché au gouvernement indien et après, mes parents m’ont mis dans une école anglaise où j’ai continué mes études. Je suis allé à l’université à Madras où j’ai obtenu une licence en anglais et en biblothéconomie. Ensuite, j’ai décroché un travail de bibliothécaire par concours.

Quand j’étais enfant, je parlais tamoul avec ma famille. Mais à l’école, j’ai appris le français puis l’anglais. Je parlais donc en trois langues. Á Pondichéry, la civilisation française était très présente, par sa culture, sa langue, son architecture, etc. Quand je suis venu en France, je n’ai donc pas été vraiment dépaysé. Je n’ai pas senti d’énormes différences et j’ai pu facilement m’adapter…

Le rattachement à l’Union Indienne

J’ai arrêté l’enseignement français en 62, à l’âge de 14 ans. Franchement, le rattachement à l’Inde, de nombreux Pondichériens n’en voulaient pas ! Certains politiciens voulaient gouverner Pondichéry. Ils ont donc fait le nécessaire pour le passage mais comme moi, beaucoup de gens voulaient rester français. Seulement en 56, lorsque nous avons été rattachés à l’Union Indienne, il fallait choisir sa nationalité et cela n’a pas été annoncé par le gouvernement. De ce fait, beaucoup de Pondichériens ont perdu leur qualité de français.

Á l’époque, le peuple entier était ignorant ! Et pour éviter que tout le monde parte, le gouvernement indien a demandé à la France de ne pas mettre les gens au courant. Moi, j’ai été informé par l’école où j’étais, le petit séminaire catholique, mais je n’ai pas opté pour la nationalité française car ce n’était pas possible. Je l’ai donc perdue comme quatre-vingt pourcents de Pondichériens. Par contre, plus tard, j’ai réussi à la retrouver… Beaucoup n’ont pas eu cette chance…

Nous nous sommes rendus compte que nous avions été trompés quelques années après, vers 70-75 ; pas avant. Á Pondichéry même, dans la ville, il y avait quand même des gens qui avaient été informés de la date limite pour choisir la nationalité. Ils pouvaient donc faire l’option. Mais Pondichéry, c’est une toute petite ville et dans le reste du territoire dépendant de la ville, les gens ne savaient pas..

Aujourd’hui là-bas, la population est très très mélangée. Pondichéry est une ville riche sur le plan économique, culturelle, éducatif, etc. Beaucoup de Français et d’Européens y habitent. Elle est donc très attractive pour les Indiens de toutes religions qui sont nombreux à venir s’y installer. Quoiqu’il en soit tous les Pondichériens d’origine aiment beaucoup la France. Je ne dis pas qu’ils sont patriotes ! Mais, ils préfèrent la France…

Dans les années 60s, le gouvernement indien a voulu imposer chez nous la langue hindi mais tout le monde a protesté et finalement, il a renoncé. Il a également donné à certaines rues de la ville le nom de politiciens indiens. Mais, beaucoup de noms français ont été conservés ! D’ailleurs, ils restent majoritaires aujourd’hui.

Pondichéry, un paradis…

J’étais très sportif vers quinze ans. Mon but était de m’amuser dans la vie et je n’avais pas vraiment de projet d’avenir. J’étais étudiant et je voulais simplement avoir un diplôme et, pourquoi pas plus tard, faire du commerce comme mes parents. Mais en attendant, je m’amusais bien ! Je jouais beaucoup au football, au volley-ball, et j’écoutais de la musique. C’étaient mes deux passions. Je ne dis pas qu’en quittant Pondichéry, j’ai perdu un paradis ! Mais quand même, je me sentais très bien là-bas…

Je n’y ai jamais connu de misères ni de racisme. Tout le monde était de la même race ! Á part évidemment les Français mais on ne faisait pas de différences parce qu’ils nous respectaient. Avant l’Indépendance, ils gouvernaient encore Pondichéry mais j’avais seulement dix ans ! Je ne sentais donc pas vraiment qu’ils nous dominaient. Je n’avais pas ce sentiment… J’avais beaucoup d’amis français et indiens et je n’ai jamais souffert de racisme… J’ai eu la chance d’avoir une jeunesse vraiment tranquille…

Autour de Pondichéry, beaucoup de gens nous enviaient ! Certains essayaient même d’épouser des Pondichériens pour venir s’y installer et demander la nationalité française. Il s’agit vraiment d’une ville paisible où il fait bon vivre…Tous les Indiens ont le même avis que moi ! Ils préfèrent Pondichéry… Le climat y est très agréable ! On n’y connaît pas la canicule et pour vivre, c’est vraiment un endroit idéal… Déjà, nous sommes au bord de la mer et les gens sont vraiment très sympas, très cool… Je n’ai jamais subi de menaces ou d’agressions…

Venir en France pour voir

Pour toutes ces raisons, jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, venir en France ne m’a jamais traversé l’esprit. Je me sentais tellement bien dans mon environnement… Et puis, j’avais un travail qui me convenait ! J’étais l’adjoint responsable de la bibliothèque Romain Roland. D’ailleurs, c’est là-bas que j’ai rencontré un Français venu pour consulter des livres, avec qui je me suis lié d’amitié. En fait, c’est lui qui m’a donné envie de venir en France. Je me suis dit : « Bon, pourquoi pas ? » J’étais tout simplement attiré par l’aventure…

La France, je la connaissais surtout à travers les films et j’en avais une image positive. Pour moi, c’était un pays développé et moderne, d’une grande richesse intellectuelle, où la vie devait être paisible. Á l’époque, je ne craignais pas de partir dans un pays étranger car j’y allais simplement pour voir, en touriste, et si ça ne me convenait pas, je pouvais toujours retourner en Inde. Mais, ça m’a plu et j’ai rapidement obtenu un travail. Je suis arrivé avec des qualifications. Donc pour moi, ce n’était pas difficile de trouver un emploi ! J’ai cherché dans quelques endroits et finalement, au bout de deux ou trois mois, je suis rentré au ministère des finances. Pourtant, je ne m’attendais pas à ça ! D’ailleurs, mes parents m’avaient demandé :
« - Mais pourquoi veux-tu partir en France ? On est bien ici !
-  Parce que j’ai envie d’aller là-bas, tout simplement… Il y a beaucoup de Français qui partent comme ça à l’étranger comme touristes ! Ils sont restés chez nous pendant trois siècles ! Alors, pourquoi je n’irais pas chez eux ? »

Á l’époque, j’avais déjà récupéré la nationalité française après en avoir fait la demande. Mais je suis le seul dans ma famille ! Je suis le seul à être venu en France ! Les autres sont restés en Inde. Mes parents et ma sœur aînée ont perdu leur nationalité française après 56 parce qu’ils n’avaient pas été informés et après, c’était trop tard. Depuis, ils ont le droit de demander leur réintégration mais ils n’ont pas voulu le faire…

Arrivée dans l’hexagone

Je suis arrivé en 1980 avec ma femme, car j’étais déjà marié. Á l’époque, son frère vivait déjà en France et elle voulait aller le voir. Il était venu en Inde pour notre mariage et nous avait proposé de le rejoindre. J’avais accepté en disant : « Si ça me convient, je reste. Sinon, je rentre. » C’est lui qui nous a récupérés à l’aéroport. Il nous a hébergés chez lui et nous avons fait toutes les démarches pour rester ici. Comme toute la famille de ma femme avait la nationalité française, il n’y avait pas de problème ! En 1956, son père avait choisi cette option.

En arrivant en France, je n’ai pas vraiment été surpris car je m’habitue à tout. Je me suis facilement adapté à l’alimentation, au travail, au fait de communiquer avec les gens, etc. Je n’ai jamais eu de problème en France. Notre premier enfant est né après quelques mois et pendant que je travaillais, ma femme restait au foyer pour s’en occuper. En tout, nous avons eu quatre enfants.

Installation à Sarcelles

Nous nous sommes d’abord installés à Epinay-sur-Seine et à peine deux ou trois mois plus tard, nous sommes venus habiter à Sarcelles, allée Apollinaire. En tant qu’employé du ministère des finances, j’ai bénéficié du un pour cent patronal. Dans notre bâtiment, il y avait essentiellement des fonctionnaires. Les choses ont beaucoup changé depuis que nous sommes à Sarcelles. A notre arrivée, il y avait encore peu de communautés et c’était une ville plutôt paisible… Il faut dire qu’à cette période, mon quotidien, c’était le travail ! Je partais le matin et je ne revenais que le soir. Je n’avais donc pas le temps de fréquenter les gens. J’ai quand même visité un peu Sarcelles ! Mais pour moi, c’était une ville tranquille…

En 1980, ici, il y avait déjà des Pondichériens mais pas encore d’association indienne. Maintenant, il y en a ! J’en ai créé une en 1990 parce qu’en Inde, ma passion, c’était la musique, le sport, et je voulais continuer en France. Á Sarcelles, de nombreux jeunes Indiens de nationalité française étaient venus me voir pour former un groupe musical. J’ai donc rassemblé des musiciens de talent et nous avons formé une association, « l’Association Culturelle de l’Inde », afin d’obtenir une salle pour les manifestions, les concerts, etc.

Transmettre la langue tamoule aux enfants mais sans obligation

Á la maison, ma femme et moi, nous parlons généralement en français aux enfants. Nous ne le faisons en tamoul que de temps en temps. Nous sommes bien obligés puisqu’ils parlent français ! On ne les a jamais contraints à pratiquer la langue maternelle. Mon père n’a pas été dur avec moi et je ne le suis pas avec mes enfants. Je fais évidemment en sorte qu’ils soient disciplinés, qu’ils me respectent mais je ne vais pas plus loin. Je ne veux pas leur imposer l’emploi de la langue tamoule. Ils l’apprendront quand ils en auront envie ! Il n’y a pas d’âge pour apprendre une langue ! Mais pour le moment, ils vont à l’école et l’essentiel, c’est qu’ils maîtrisent le français et qu’ils obtiennent un diplôme. Pour le reste, on verra plus tard.

Quand nous les emmenons en Inde en vacances, ils arrivent quand même à communiquer avec nos parents en tamoul mais avec nous, ils ont un peu honte de le faire parce qu’ils déforment la langue. Donc, ils hésitent ! Ils sont tout simplement gênés. Toujours est-il que lorsque je leur parle parfois en tamoul, ils me comprennent. Mais, tous les enfants pondichériens nés en France ne parlent entre eux qu’en français et leur donner envie d’apprendre le tamoul est également un des objectifs de notre association. Par exemple, chaque fois que nous organisons une soirées culturelle, je m’exprime en tamoul pour inciter les Indiens à en faire autant et pour indirectement, délivrer un message à mes enfants : « Si devant les autres, papa parle tamoul, c’est qu’il faut apprendre le tamoul. »

Mon fils Aîné est fonctionnaire au ministère des finances comme moi. Mon deuxième fils est étudiant en master à l’Université de la Sorbonne. Ma fille poursuit des études de médecine et mon dernier fils est collégien.

Notre association n’a aucun rôle social ou politique. Elle n’a pas vocation à venir en aide aux migrants en difficulté, qui sont sans papiers, qui ne parlent pas le français, etc. Il y a d’autres structures, d’autres associations, qui s’occupent de ça, qui font le nécessaire. Mais en principe, lorsque les Pondichériens viennent en France, ils ont la nationalité française ! Et puis, même s’ils n’ont pas pu l’obtenir à temps, il y a toujours des moyens pour la récupérer ! Il existe des lois qui le permettent… Les Pondichériens peuvent soit venir ici avec des papiers de nationalité française, soit venir en tant que touristes indiens. Par contre, la France n’accepte pas les Indiens comme réfugiés politiques.

Sarcellois depuis vingt-six ans

En vingt-six ans, Sarcelles a évolué dans plusieurs domaines et j’en suis vraiment content… Depuis que je suis arrivé, je trouve que la politique de la ville s’est bien développée, que son fonctionnement s’est beaucoup amélioré. J’ai connu Mr Henri Canacos, le maire communiste. En tant que dirigeant d’association, j’ai connu également Mr Raymond La Montagne et maintenant, je fréquente souvent Mr Pupponi. Je l’invite chaque fois que j’organise une soirée et la plupart du temps, il vient.

Il faut dire qu’il est partout ! Par exemple, le jour de la rentrée des classe, le matin, il est là ! Il arrive de bonne heure pour voir si tout se passe bien ! Même le jour des grèves, je l’ai vu à la gare ! Il était là pour voir s’il n’y avait pas d’accident, s’il n’y avait pas de problème. C’est vraiment bien ! Franchement, il m’impressionne… Il est dynamique et plein d’initiatives…

Pour moi, Sarcelles est un lieu de vie où je me plais beaucoup. Quand, je discute avec des collègues, avec des amis à Paris, je suis fier de dire que je suis Sarcellois ! Ici, jusqu’à présent, je n’ai jamais reçu de menaces, je n’ai jamais subi de racisme, rien du tout… Je n’ai jamais eu de mauvaise expérience avec des gens d’autres couleurs, d’autres origines… C’est multiculturel Sarcelles ! Il y a beaucoup de communautés mais je trouve que nous vivons harmonieusement, en s’acceptant mutuellement… Sarcelles, j’y vis bien et j’en suis sincèrement très content…

Améliorer Sarcelles

S’il y avait quelque chose à améliorer à Sarcelles, je pense que ce serait la prévention auprès des jeunes. La ville pourrait essayer de les sensibiliser à un certain nombre de choses telles que l’alcool, le tabac, etc. C’est très important pour la santé ! Il faudrait plus d’éducation civique, d’éducation à la citoyenneté… Je pense qu’il est nécessaire de donner des responsabilités aux jeunes. Mais, la mairie a déjà fait beaucoup de choses ! La ville a quand même donné un ministre d’Etat, Monsieur Strauss-Khan ! C’est déjà un grand progrès pour Sarcelles ! Les gens en sont fiers !

Peut-être que la ville devrait construire des salles de récréation pour les jeunes. Il faut leur donner le goût de vivre ! C’est très important ! Pourquoi voit-on des jeunes traîner partout, en train de boire et fumer ? Tout simplement parce qu’ils n’ont pas d’autres attractions, d’autres distractions ! Je pense donc que dans ce domaine, Sarcelles peut faire quelque chose pour eux…

Message aux jeunes

La situation actuelle en France n’est pas du tout désespérée et je crois qu’il y a un bel avenir pour les jeunes. Mais pour ça, il faut d’abord qu’ils soient motivés ! Il faut qu’ils aient envie de devenir quelqu’un ! Ensuite, ils doivent prendre conscience qu’il est essentiel de laisser vivre les autres. C’est quelque chose de très important… Au lieu de perdre du temps, il faut préparer l’avenir dès maintenant ! Moi aussi j’ai été jeune ! J’évite donc de les critiquer quand ils font des bêtises. C’est de leur âge… Lorsqu’on a seize ou dix-huit ans, on a de la fierté ! On cherche à s’amuser et parfois, ça finit en catastrophe. Mais bon, les jeunes, il faut quand même les diriger ! Il faut les inciter à faire du sport, à apprendre un métier, à apprendre la musique ! Il faut qu’ils aient une activité…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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