ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Portugal : travail et insertion de la communauté silencieuse

Mr (1938) et MMe (1933) Macedo - Lourido, notre village natal

mardi 2 juin 2009, par Frederic Praud

Texte Frederic Praud

Mr et Mme Macedo,
accompagnés de leur fille, Maria Chatellier

Pour la clarté du récit, les propos de Mme Macedo (Mme M) et ceux de Maria Chatellier (M.C) sont retranscrits en Italique. Ils sont en plus précédés de trois astérisques concernant cette dernière.

Lourido, notre village natal

Mme M : Je suis née en 1933 à Lourido, au nord du Portugal. C’est un petit village d’une centaine d’habitants. Mon mari et moi, nous y retournons tous les ans et on connaît encore tout le monde ! La principale activité du village était l’agriculture mais on produisait également du charbon de bois dans la montagne. C’est ce que j’ai fait dans ma jeunesse et même encore quelques années après que je sois mariée. Mon mari est venu en France tandis que moi, je suis restée là-bas toute seule, avec ma belle-mère. Et comme nous avions besoin d’argent, j’allais dans la montagne pour faire du charbon de bois. On coupait des branches d’arbre, on les brûlait, on faisait un tas qu’on recouvrait de terre, on mettait le tout dans un sac, puis on allait le vendre. C’était un moyen de gagner sa vie… Mais emmener le sac sur le dos, c’était très dur ! J’ai commencé à faire ça à seize ans et j’ai continué de temps en temps, après mon mariage, à l’âge de vingt-sept ans. J’avais l’habitude et comme je ne savais rien faire d’autre, au moins là, j’étais sûre de ramener un peu d’argent !

Mon mari et moi sommes originaires du même village. Le village se trouve au fond d’une vallée et la montagne est partout autour. Les gens sont pauvres parce qu’il n’y a pas assez de terrain pour travailler dans les champs ! Si les surfaces étaient plus grandes, ça donnerait quelque chose ! Mais, une petite parcelle par-ci, une petite parcelle par là, ça ne donne rien… Parce que les champs, ça ne rapporte rien ! Un petit bout est à moi, un autre petit bout à une autre personne et ainsi de suite. Ce n’est pas suffisant pour donner le pain à tout le monde ! C’est pour ça que les jeunes abandonnent l’agriculture…

Mr. M : Notre village se situe au pied d’une montagne, sur un petit coteau où l’on trouve presque toutes les variétés de fruits : des oranges, des olives, des figues, des pommes, de tout. La terre est très riche ! Mais, les gens sont pauvres. C’est ça le problème… Avant, il y avait beaucoup de jeunesse qui travaillait dans les champs alors que maintenant, les jeunes s’en vont travailler ailleurs…

Mme M : Il n’y avait qu’une seule pièce avec cuisine dans la maison de mes parents. Nous étions sept enfants et on dormait par terre, comme on pouvait. Après, quand on a grandi, on a aménagé une pièce à côté. Là, c’était un petit peu mieux. On avait désormais deux pièces. Au sol, c’était du plancher. Nous vivions à l’étage car au rez-de-chaussée, c’était l’étable pour les veaux, les vaches, les chèvres…
- Les gens habitaient au-dessus pour avoir la chaleur de l’étable. De toute façon, il n’y avait pas autre chose pour abriter les animaux !
- On se chauffait au bois. Mais, il n’y avait pas de cheminée ! Nous faisions le feu dans un foyer en pierre, aménagé dans un petit coin de la pièce.

Les conséquences de la guerre

Mr.M : En 1945, j’avais sept ans et la garde républicaine est venue voir dans le village si les gens ne cachaient pas de maïs. Il fallait donner une certaine quantité et ils n’étaient pas contents. Alors, ils sont arrivés pour perquisitionner chez les habitants.

Mm.M : Certains avaient beaucoup de maïs et voulaient le garder pour le vendre ! Mais nous, on ne pouvait pas en cacher puisqu’on n’en avait pas… De toute manière, l’étable n’était pas très grande !

Chez nous, on n’avait pas l’électricité, seulement des petites lampes. Mais, le pétrole manquait à cause de la guerre ! Il venait de loin ! On avait des tickets de rationnement pour aller chercher le riz, les pâtes, etc. On passait au magasin et on nous donnait la quantité définie pour chaque personne. Sinon, il fallait payer pour avoir plus ! Les gens qui avaient de l’argent pouvaient se fournir au marché noir. C’était la guerre… Mais, on ne savait pas ce qui se passait ! Nous n’avions ni radio, ni télévision…

Mr.M : Á cette époque-là, que l’on soit riche ou pauvre, il n’y avait de radio dans aucune maison… C’était un village isolé ! Il n’y avait pas de routes ; que des petits chemins pour les charrettes et les veaux… Maintenant, il y a des routes partout mais dans le temps, il n’y avait rien !

L’école : l’inconvénient d’être l’aînée

Mme M : Je ne suis pas allée à l’école parce que mon père avait besoin de moi et il estimait que l’école n’était pas utile pour les femmes. Et puis, c’était loin ! Mon père ne pouvait pas m’emmener… Par contre, mon mari qui est né en 1938, qui est donc plus jeune que moi de cinq ans, est allé à l’école.
- J’y suis rentré à l’âge de dix ans et demi et j’ai arrêté à quatorze ans.

Mme M : Je suis la seule de ma famille à ne pas avoir été scolarisée. J’étais l’aînée. Après moi, les autres sont allés à l’école. Mais, j’ai quand même appris quelques choses avec mes sœurs ! Et puis, mon mari m’a également appris à lire et écrire un petit peu. Mais maintenant, j’ai oublié car tout est facile. Il n’y a plus d’efforts à faire. C’est pareil pour le français ! J’ai essayé mais je manque de pratique parce que je parle tout le temps portugais ! On me comprend mais il y a beaucoup de choses que j’ai du mal à prononcer. En fait, ça dépend des gens et des circonstances. Par exemple, quand je veux acheter quelque chose dans un magasin, tout le monde me comprend…

Quand j’étais jeune et que je voyais mes frères et sœurs apprendre à lire et à écrire, ça me donnait envie ! C’est pour ça que j’ai demandé à mes sœurs de me montrer ! Moi, je voulais bien apprendre mais je n’avais pas le temps ! Mes sœurs avaient quelques livres de l’école et mon père des livres anciens mais pas faciles à lire…
- Son père savait lire et écrire.
- Oui mais mon père, c’est pareil ! Il n’y avait pas d’école pour lui et c’est quelqu’un qui lui a appris !

Aujourd’hui, je regrette un peu d’avoir été l’aînée mais de toute façon, il n’y avait rien à y faire… En général, dans les familles pauvres et nombreuses, le premier enfant n’a pas de chance…

Mr.M : Je n’ai pas eu de chance non plus car je suis le premier et le dernier. Nous avons été cinq enfants ! Mais malheureusement, les autres sont décédés très jeunes, avant l’âge de deux ans… Nous n’avions pas d’argent pour aller voir le médecin ! En plus il était loin !
- Il fallait faire seize kilomètres.
Je me rappelle un frère qui est décédé à l’âge de trente mois. Nous avons préparé le soir ses habits, pour aller prendre le car le lendemain matin et l’emmener en ville voir le médecin, mais c’était trop tard ; le lendemain nous l’avons enterré au cimetière !

Mon père est parti très tôt dans la banlieue de Lisbonne, où il a travaillé pendant trente ans. J’ai d’ailleurs été employé quelques années dans la même usine que lui. Je suis ensuite venu en France en 63 alors que ma mère est restée au pays.

Rêves d’adolescence

Mme M : Quand j’avais douze treize ans, je ne rêvais à rien. On était pauvre mais tout le monde l’était ! Sans doute que maintenant, je me serais dit : « Oh la la ! Ils sont pauvres ! Mais avant, je ne voyais pas qu’il y avait des riches ! Évidemment, certains l’étaient plus que nous ! Comme on n’avait pas de terre à nous, on travaillait celle des autres. Mon père était métayer et il remettait une partie de la récolte au propriétaire. Ceux qui possédaient de la terre vivaient quand même mieux que nous ! Á l’époque, c’était dur ! Pour mon mari, ça a été un peu plus facile parce qu’il était tout seul mais pour moi, ça a été très dur…

Mr.M : Adolescent, je pense que je ne rêvais à rien… Je suis sorti de l’école le vendredi et le samedi, j’ai connu mon premier patron ! J’ai commencé à travailler à l’âge de quatorze ans, en 1952, et je n’ai arrêté que récemment. J’ai débuté comme aide peintre des grands pylônes électriques en métal. Comme leur peinture était défaillante, il fallait la gratter et passer une nouvelle couche. J’étais chargé de transporter des trucs, des petits pots de peintures, des outils, etc. Je faisais également à manger pour l’équipe. J’ai travaillé comme ça pendant treize ou quatorze mois, puis je suis allé avec mon père. Après, je suis parti dans un autre endroit, au sud du Portugal, faire le boulanger. Ensuite, en 60, je me suis marié, je suis retourné chez mon père et finalement, je suis venu ici, en France. Je suis arrivé à Paris, dans le XVII ème arrondissement et j’ai commencé à travailler à Villetaneuse…

Passage des frontières et arrivée en France

Mr.M : En 58, un beau-frère de ma femme était venu clandestinement en France pour travailler. Á l’époque, il avait dit : « Si vous voulez, vous pouvez venir ! » Seulement, il fallait passer la frontière à pied ! J’ai quitté mon village sans rien dans les mains, sans valise… J’avais juste un peu d’argent pour donner au passeur, ma carte d’identité et l’adresse du beau-frère cachée dans ma chaussure… Si j’étais pris, il pouvait être embêté aussi !

Je suis parti avec le frère de ma femme. Le jour prévu, je suis allé le voir et je lui ai proposé : « Il faut qu’on parte ce soir ! » Au lieu de prendre le chemin, nous sommes passés par la montagne et après, nous avons pris le car jusqu’à la ville d’à côté où nous sommes restés vingt-quatre heures dans un hôtel. Nous avons ensuite pris des voitures et arrivés à un certain endroit, on a casqué la monnaie. Le passeur nous avait tout expliqué avant. C’était un jeune Portugais de mon âge que je connaissais. Il gagnait sa vie comme ça. En tout, nous étions une dizaine de personnes. Nous n’avons payé qu’une fois, quand nous étions encore au Portugal et après avoir donné l’argent au mec, on ne l’a plus vu.

Nous sommes d’abord passés en Espagne. On est restés vingt-quatre heures à Vigo, dans un hôtel et de là, nous sommes montés à sept dans une Mercedes. Il y en avait un qui était couché par terre et les autres devaient mettre leurs pieds par-dessus… Le passage de la frontière était dangereux ! C’était la dictature des deux côtés… En France, il n’y avait pas beaucoup de problèmes mais entre le Portugal et l’Espagne, beaucoup ont trouvé la mort ! Les Espagnols tiraient ! Ils étaient pires que les Portugais eux-mêmes…

Á l’époque, je ne parlais pas un mot de français. Pour moi, la France, c’était un pays où l’on pouvait gagner mieux sa vie ! Le beau-frère de ma femme ne disait que du bien de la France ! Le passage entre l’Espagne et la France s’est bien passé. C’était toujours le même réseau. Nous avons pris par la montagne, du côté de Pampelune. Nous sommes restés une douzaine d’heures dans une vieille cabane. Le plancher, qui devait dater de la guerre, était complètement vermoulu. Une fois en France, vers Saint-Jean-de-Luz, nous avons retrouvés d’autres clandestins et nous sommes montés dans un camion réfrigérant qui ne transportait que des bouteilles vides. Ça permettait de faire du bruit car nous étions soixante seize à l’intérieur, dos contre dos, les uns contre les autres…

Il y avait moins de risques de se faire refouler à la frontière française qu’à la frontière espagnole. Si on se faisait prendre en Espagne, on allait directement en prison ! Mais à l’époque en France, on avait besoin de main d’œuvre. Au début des années 60s, il y avait beaucoup de constructions…

Arrivés en France, nous avons été hébergés chez le beau-frère, à Paris. Un jour, il nous a demandé d’aller chercher de la viande chez le boucher pour cinq francs quatre-vingt dix. En 63, en ancien francs, on disait cinq cents quatre-vingt dix. Mais, quand on s’est présenté devant le boucher, il n’a pas compris ! « Je ne suis pas un contrebandier ! », parce que quatre-vingt dix, en portugais, ça veut dire contrebandier en français… Nous avons mis pas mal de temps à nous habituer à la langue car on travaillait tout le temps avec des Portugais.

Conditions de travail et de logement

J’étais ouvrier en bâtiment dans la région parisienne. Je ne travaillais pas clandestinement ! J’ai été déclaré tout de suite. Dès mon arrivée en France, j’ai eu mon récépissé de police et ma carte de travail. D’ailleurs, je l’ai encore à la maison. Á l’époque, il suffisait d’avoir un patron pour obtenir des papiers à la Préfecture ! C’était facile comme tout ! Ce n’étaient pas les propositions d’embauche qui manquaient ! Je pouvais changer d’employeur pour dix centimes d’augmentation… Si je voulais cinquante centimes et qu’on m’en donnait quarante, j’allais voir ailleurs…

Nous habitions à quatre hommes dans un bungalow où il y avait deux lits de chaque côté et de l’eau potable. J’ai connu le bidonville portugais de Champigny-sur-Marne mais je n’y ai jamais vécu. J’y suis allé une fois. En 65, je travaillais sur un chantier dans le XV ème et nous avons été invités à manger un lapin, dans le bidonville. Nous sommes arrivés vers onze heures et demie, moi et deux autres, le lapin était déjà en train de cuire. Mais, à deux heures de l’après-midi, le lapin n’était toujours pas sorti de la casserole !!! Alors, on s’est passé de manger…

Je n’ai jamais logé dans un bidonville. J’ai vécu six ans dans des bungalows de chantier mais ils étaient toujours propres. Ma femme ne m’a rejoint qu’en 1969 et elle est pratiquement arrivée directement à Sarcelles, à un mois près. Entre 63 et 69, je suis quand même retourné la voir au Portugal ! La première fois, c’était en 1965. Mais, j’ai voyagé légalement ! J’avais un passeport. Aujourd’hui, ma carte de séjour est périmée depuis deux ou trois ans… Je n’ai jamais demandé la nationalité française. Je suis portugais ! Je suis européen ! je me trouve bien comme ça !

M.C :*** C’est assez compliqué chez nous. Mes parents ont eu cinq enfants dont je suis l’aînée. Sur les cinq, nous sommes quatre à avoir la nationalité française. Par contre, mon frère, l’avant dernier d’entre nous, est de nationalité portugaise.
Mr.M : Je n’étais pas là lors de la naissance de Maria.
M.C : *** En 61, il était à Lisbonne.
Mr.M : Je travaillais avec mon père.
M.C : *** Il est parti en France en 63. Après moi, il y a trois filles et un garçon. Seule Madeleine, la petite dernière, est née ici à Sarcelles..

Voyage du grand père

Mme M : J’avais bien sûr eu peur quand il était parti ! Ce n’était pas un voyage facile ! Je me suis inquiétée jusqu’à ce qu’il m’écrive. Il l’a fait dès son arrivée, m’assurant que tout allait bien… C’est passé assez vite !
Mr.M : Le voyage a duré six jours… Par contre, mon beau-père a dû marcher soixante-dix heures à pied ! Il est venu en France après moi et son fils, qui m’avait accompagné. Marcher soixante-dix heures à cinquante-neuf ans, il faut le faire !
Mme M : Pour mon père, ça été très dur… C’est une autre personne qui l’a aidé à passer. Il n’y avait pas de voiture pour l’emmener et il a quasiment tout fait à pied… Par contre, il a obtenu des papiers tout de suite une fois arrivé, comme mon mari. Á l’époque, la France avait besoin de bras ! Le plus dur, ce n’était donc pas de trouver du travail mais de passer la frontière.
- à Villeneuve-la-Garenne, on pouvait trouver cinquante grues sur un même chantier !
Mon père, malgré ses cinquante-neuf ans, a trouvé du travail tout de suite avec mon frère.
- Il a travaillé six ans, jusqu’à soixante-cinq ans.

M.C : *** Le simple fait de venir en France leur a permis d’avoir une petite retraite qui était reversée là-bas, un petit quelque chose par rapport aux années de cotisations en France.

Arrivée de Mme Macedo

Mme M : Ma sœur et son mari habitaient en Espagne. De chez nous, j’ai traversé toute la montagne à pied jusqu’à son village et ensuite, sa belle-mère m’a accompagnée à Orense, à la frontière avec la Galice, où elle m’a mise dans le train. Après, mon mari est venu me chercher à la frontière française, parce qu’il avait des papiers, son passeport.
M.C : *** Elle est passée d’Espagne en France sans papiers. Elle n’avait que son billet de train.
Mr.M : J’avais pris avec moi un certificat de résidence. Mais, il ne précisait pas que j’habitais dans un bungalow ! Il mentionnait que je vivais à tel endroit, à telle adresse, telle rue, tel bâtiment !

Mme.M : Et ils ont dit que je pouvais passer. Après, je suis venue à Paris et je suis restée un peu chez ma sœur à Paris, avant que nous n’emménagions dans une maison à Sarcelles.Je suis arrivée en juillet 1969.
Mr.M : Nous sommes restés une dizaine de jours chez sa sœur, puis deux semaines dans un hôtel du XV ème. Ensuite, comme nous connaissions des gens à Sarcelles, nous sommes venus voir et grâce à un voisin, nous avons trouvé une petite maison à louer, en face de la mairie. Nous y avons habité pendant huit ans.
M.C : *** C’était une vieille maison où il n’y avait pas de sanitaires…
Mme.M : - C’était quand même pas mal ! On avait quand même trois pièces !
M.C : *** Pas mal, pas mal… ; selon toi !
Mr.M : La preuve, nous y avons vécu pendant huit ans !

Mme M : En arrivant en France, je suis allée visiter l’endroit où il habitait, à Versailles. J’ai vu sa cabane dans laquelle ils étaient quatre. Ils avaient deux lits superposés de chaque côté, une vieille casserole… C’était petit ! Mais, ça allait. C’était pas mal…

Vision des enfants restés au pays

M.C : *** Voir maman partir sans nous, c’était terrible !
Mme.M : Ils n’étaient pas seuls ! Ils sont restés avec ma belle-mère.
M.C /*** Comme on vivait avec mon arrière grand-mère et ma grand-mère, on est quand même resté dans le cercle familial. Et puis, on savait que c’était provisoire ! Nous savions que maman ne nous laisserait jamais… Par contre, nous étions fiers de dire que mon père était en France ! Quand il venait, on avait droit à du chocolat. Il nous en ramenait une tablette. Autrement, nous n’en mangions jamais ! On n’avait pas d’argent ! Alors, c’était quand même une fierté de le savoir là-bas. On se distinguait par rapport aux autres enfants du village…
*** Ce n’était pas facile pour mon père de rester seul en France ! Les voyages coûtaient cher pour venir nous voir ! Il fallait les payer les allers retours ! Ce n’était pas évident ! Sa paye n’était pas très importante ! Et puis, ce n’était pas une vie…

*** Nous les enfants, nous sommes également venus en France clandestinement ! Mais, nous ne sommes pas arrivés en même temps. Maman est partie avant, pour chercher un logement. Quand j’ai quitté le Portugal à mon tour, j’avais huit ans. J’y ai passé une bonne partie de mon enfance ! J’ai fait deux ans d’école portugaise, j’y ai mes amis…. J’ai même travaillé là-bas ! Je gardais les vaches. J’allais chercher des pommes de pain, du bois pour la cheminée. De temps en temps, je travaillais également aux champs mais bon, moins dur que ma mère bien sûr ! Elle ne me laissait pas travailler aussi dur qu’elle… Et puis, il y avait moins de besoin puisque je suis l’aînée !

*** Le jour où nous sommes partis, il pleuvait beaucoup. Nous avons marché pas mal de kilomètres à travers la forêt et la montagne, avec nos deux grands-mères. Mon grand-père paternel était décédé à ce moment-là et l’autre était déjà en France. C’était donc une histoire de femmes. Nous sommes une famille de femmes de toute façon ! Toujours est-il que l’on avait les jambes en sang parce qu’il pleuvait et que l’on passait à travers les ronces dans la montagne. On a vraiment beaucoup beaucoup marché avant d’arriver chez ma tante, qui habitait de l’autre côté de la frontière, en Espagne. C’est elle qui quelques temps plus tôt, avait accueilli ma mère. De là, nous avons pris le train et comme nous étions des enfants, les choses ont été faciles… Nous sommes arrivés le 14 septembre 69, deux mois après ma mère.
Mr.M : Je suis allé les chercher. Je suis allé les chercher en Espagne, au même endroit que ma femme.
- 
M.C : *** Quand on est arrivés à Sarcelles, dans cette maison, c’était l’aventure ! Le voyage avait duré deux ou trois jours et nous étions très fatigués… On était encore petits quand même ! Huit ans, ce n’est pas vieux ! Mes deux sœurs avaient six et trois ans et mon frère Antonio, un an et demi.Mon frère pesait sept kilos.
Mme.M - Il était tout maigre… il était malade !
M.C : *** On n’avait pas beaucoup d’argent ! On n’avait rien ! On ne mangeait pas toujours à notre faim… C’était boulot, boulot, boulot !
*** Quand j’avais huit ans, avant de venir, je voyais la France comme un eldorado ! Forcément, avec des yeux d’enfants ! Le soir même où nous sommes arrivés, ma mère nous a fait un café au lait avec de la ricorée et du régilait, du lait en poudre. Jusqu’ici, on n’avait jamais bu de lait ! Jamais… Autre exemple, c’était facile d’aller chercher du pain ! C’était un autre monde…

Mr.M : Moi, j’aimerais bien retourner vivre au Portugal.
M.C : *** Mais nous, on ne veut pas…
Mr.M : C’est difficile car toute la famille est ici : les enfants, les petits-enfants… Et puis, si ma femme a encore une sœur et un frère là-bas, moi, je n’ai plus personne.
Mme.M : Les autres sont tous venus ici.

M.C :*** Parmi les frères et sœurs de ma mère, deux sont au Portugal et cinq sont en France, dont quatre à Sarcelles. Ils ne sont pas tous Sarcellois à l’origine, mais on a réussi à les convaincre de nous rejoindre. Il faut préciser qu’entre le plus jeune frère de ma mère et moi, il n’y a que quatre ans de différence.

L’intégration à Sarcelles

M.C : *** Mon intégration à l’école a été super facile. En arrivant, je ne connaissais pas un mot de français mais je parlais couramment la langue au bout d’un an. J’étais même première de la classe en CP. Le seul inconvénient, c’est que j’avais huit ans ; donc deux ans de plus que l’âge normal, et ces deux ans de retard m’ont poursuivie durant toute ma scolarité. J’avais beau être très bonne en français, on m’a finalement orientée vers un CAP de sténodactylo. Ensuite, j’ai voulu faire une seconde et continuer mais le problème, j’étais l’aînée et mes parents n’étaient pas forcément au courant de ce qui pouvait se faire par rapport aux lois, aux orientations. Par exemple, ils ne savaient pas s’ils avaient encore droit aux allocations familiales. Je suis donc rentrée dans la vie active…

Mme.M : En arrivant, je ne parlais pas français et mon mari passait toute la journée au travail. Quand nous étions à l’hôtel à Paris, je prenais cent francs et j’allais chercher du pain à côté. Comme ça, j’avais de la monnaie. Après, c’est mon mari qui allait acheter les autres choses dont on avait besoin. Ensuite, lorsque j’habitais Sarcelles, j’avais une voisine qui était également ma voisine au Portugal. Elle était arrivée en France avant moi depuis presque un an, et c’est elle qui m’a appris à me débrouiller, à comparer les produits, les prix. On allait au marché ensemble, on achetait ça et ça et à la fin, on payait. Mais, c’est elle qui m’aidait et au fur et à mesure, c’est allé de mieux en mieux. J’ai commencé à m’habituer. Maintenant, dans les magasins, c’est plus facile ! Je comprends tout de suite car tout est indiqué. Après, j’ai commencé à travailler, à faire des heures de ménage, deux heures par-ci, deux heures par-là.

M.C : *** Mais, avant qu’elle ne travaille, comme mes parents ne voulaient pas nous laisser tout seuls, ma grand-mère est venue en France pour nous garder.
Mr.M : C’est-à-dire ma mère. Mais, elle a voyagé légalement ! Avec un passeport ! Elle n’a pas franchi la frontière à pied. Ma mère a passé douze ans ici mais elle n’a pas appris le français. Elle savait dire « oui », « bonjour », mais c’est tout ! Par contre, ma belle-mère est venue à pied. Je suis allé la chercher à Hendaye.
Mme.M : Mais, c’était juste pour venir voir mon père ! Elle n’est pas restée. Elle avait d’autres enfants au Portugal.

M.C : *** Nous les enfants, parlons tous couramment portugais, même Madeleine qui est née ici. C’était la langue parlée à la maison !
Mme.M : C’est dommage car à force de parler tout le temps portugais, on ne parle pas bien français… Ma fille s’exprime sans problème ! Mais, c’est aussi parce que le portugais, elle ne le parle pas beaucoup chez elle.
Mr.M : De tous nos enfants, je crois que c’est Nathalie, l’avant dernière, qui parle le moins bien portugais.

La solidarité made in Sarcelles

M.C : *** En arrivant à Sarcelles, nous avons la chance de bénéficier d’une solidarité extraordinaire. Déjà, comme nous sommes pratiquants, nous avons été tout de suite intégrés à la communauté catholique de la paroisse Saint-Pierre et Saint-Paul. Des paroissiens nous ont beaucoup aidés… Par exemple, nous n’avions pas de manteaux alors que nous étions quand même arrivés en septembre ! Ils nous ont habillés, nous ont donné des vêtements de leurs enfants, nous ont aidés pour les sorties scolaires, etc. Et puis à l’école, il n’y a pas vraiment de frontières ! On se fait rapidement des amis !

*** Il y avait déjà pas mal d’immigrés à Sarcelles. Il y avait une grosse communauté portugaise. On trouvait également des Polonais, des Arméniens… Par contre, on ne voyait pas beaucoup d’Africains. Dans ma jeunesse, je n’ai fréquenté personne du Grand Ensemble. Au Village, on ne se mélangeait pas avec les jeunes de là-bas. Je n’y venais pratiquement jamais… D’ailleurs, depuis que je suis là, je n’ai toujours pas mis les pieds au parc Kennedy…

*** Nous n’avons pas tellement été aidés par les Portugais ! Ce sont surtout des Français qui nous ont soutenus. Nous étions assistés pour le caté, assistés pour les papiers, assistés dès que l’on avait un soucis… Pour tout ! La boulangère, qui était au Village, nous laissait utiliser son téléphone quand on en avait besoin parce qu’on en n’avait pas chez nous. Au début, on n’avait pas non plus la télé ! On est bien resté deux ou trois ans sans en avoir une ! Et à partir de là, ma grand-mère qui jusque là n’en voulait pas, était scotchée devant…

Conditions de logement

*** Dans la maison, nous habitions à huit avec la grand-mère, dans trois petites pièces, y compris la cuisine. On avait un poêle à charbon pour se chauffer et l’eau courante, mais pas de baignoire ni de douche pour se laver. Souvent, on jouait aux billes sur le sol car c’était du ciment recouvert de lino et il y avait des trous. On avait aussi des souris…

*** Contrairement à ma mère, cette maison, je ne la trouvais pas terrible à l’époque car j’avais des copines qui avaient mieux et avec mes yeux d’enfant, je faisais forcément la comparaison… Toutes mes copines habitaient le parc de Miraville et à ce moment-là, c’était bourgeois ! Je n’avais pas le droit de rentrer chez elles avec mes chaussures alors que chez moi, elles pouvaient sauter de la fenêtre sur mon lit ! C’était la liberté pour elles parce qu’on n’osait rien dire ! Alors que nous là-bas, c’était autre chose… On jouait beaucoup dehors… Quoiqu’il en soit, je ne regrette rien… Ça nous a appris certaines valeurs…

*** Aujourd’hui, entre frères et sœurs, on s’entend très très bien et je pense que ça vient aussi de là… Nous sommes cinq et je vous assure qu’en cas de besoin, on est très soudés ! On s’entraide ! Je pense qu’il s’agit avant tout d’une question d’éducation… Ce n’est pas lié à la souffrance car honnêtement, je n’ai pas beaucoup souffert ! Par contre, quand on était jeunes, on n’avait pas le droit de sortir ; jamais… Même à dix-huit ans, on ne pouvait pas sortir le soir !

Changer de logement, un parcours du combattant

M.C : *** Nous avons fait des demandes de logement en HLM pendant un bon bout de temps. Et nous n’avons jamais rien obtenu ! Mes parents ont bénéficié d’un crédit pour acheter une maison. Jusqu’à cette date, nous sommes restés dans le même logement, au Village. Nous avons eu droit à plusieurs passages de l’assistante sociale pour visiter la maison qui était complètement insalubre. Mais, nous n’avons jamais pu obtenir autre chose…

Mr.M : - Parce qu’on ne gagnait pas assez… nous avons fait une demande pendant 12 ans avant d’acheter un logement en 1980

*** On ne correspondait pas aux critères, mes parents ne gagnaient pas au moins trois fois le montant du loyer. Et puis, à l’époque, il faut savoir qu’il y avait déjà un côta d’immigration ! Lorsque La Montagne est arrivé, la mairie a donné moins de logements aux étrangers. Nous avions tous la nationalité portugaise !

Mr.M : Nous avons acheté notre maison au vieux Sarcelles, au centre ville, à côté de la place du 11 novembre. Nous ne venons que très rarement dans le nouveau Sarcelles ; par exemple pour aller à la clinique.

*** La plupart des Portugais sont installés au Village. Le plus gros de la communauté se trouve au Village. C’est le hasard qui nous a amenés à nous installer ici. On ne connaissait personne au début ! C’est juste parce qu’on avait trouvé un logement pas cher… Il faut dire qu’à l’époque, on faisait tache devant l’hôtel de ville ! Il y avait plusieurs maisons comme la nôtre, dans la même situation. Nous étions quasiment devant le panneau d’affichage, devant l’entrée ! D’ailleurs par la suite, ces maisons ont été détruites… D’autres familles vivaient donc dans les mêmes conditions que nous… Par exemple, à côté de nous, ils logeaient dans deux pièces. Il n’y avait qu’une fenêtre, c’est-à-dire la porte vitrée de la cuisine. Sinon, le reste était plongé dans le noir, privé de la lumière du jour… Les choses sont restées en l’état jusqu’à temps que les bâtiments soient détruits. Il n’y a jamais eu de travaux chez nous !
Mr.M : En vingt ans, la mairie n’avait jamais rien fait… Ma femme a pleuré lorsque le bulldozer a tout cassé… C’était notre premier logement…

M.C :*** nous avons été heureux dans cette maison… Lors de l’anniversaire de ma petite sœur Madeleine, en guise de gâteau, c’était un ananas avec des bougies dessus.

Mme.M : Ah oui… Quand mes cinq enfants étaient jeunes, nous étions huit avec la grand-mère au tour de la même table. Nous étions comme ça, tous ensemble… Qu’est-ce qu’on était heureux ! Après, quand ils ont grandi, cela n’a plus été tout à fait pareil…

Mr.M : J’avais rapporté la table de Versailles, du chantier. C’était une planche de parquet vernissé. Elle faisait un mètre soixante-quinze de long pour soixante-quinze centimètres de large. Je l’avais amenée par le train, de la gare de Versailles Chantier, puis par l’autobus. J’avais d’abord transporté la planche, le lendemain, les pieds et j’avais monté le tout à la maison. Elle a vécu douze ans et je l’ai même emmenée dans l’autre maison. Vous pouviez taper dessus ; elle ne cassait pas !

Le travail, sept jours sur sept

Mr.M : J’ai toujours travaillé sur les chantiers sauf pendant trois ans, où j’ai été employé dans une petite usine qui fabriquait des résistances pour les radios. Dans les années 60s, on travaillait quarante-cinq à quarante huit heures par semaine, auxquelles il fallait ajouter les trois heures de voyage ! Nous avions très peu de sorties. De temps en temps, on allait voir la famille, ailleurs.
M.C : *** Que la famille…Mes parents travaillaient aussi le samedi et le dimanche, sept jours sur sept. Ils n’étaient jamais avec nous… Le Week-end, ils travaillaient pour des gens de Sarcelles…
Mm.M : De toute façon, avant, on était obligé de travailler le samedi ! Et le dimanche, on travaillait au noir…
Avoir sa maison au pays

Mr.M : Aujourd’hui, les membres de notre famille sont tous à Sarcelles ! Mais avant, certains habitaient à Villetaneuse, pas très loin. Je n’ai eu ma première voiture qu’en 78 ! Jusque-là, on prenait l’autobus

M.C : *** Aller au Portugal était un grand voyage avec cinq enfants ! Surtout quand il y avait des grèves ! D’ailleurs, quand on prenait le train pour aller au Portugal, les douaniers se foutaient de nous parce qu’on avait une pile de passeports impressionnante.
Mr.M : On y allait toujours en train couchettes.

M.C :*** Maintenant, mes parents peuvent enfin en profiter un peu. Ils ont une maison au Portugal. Mais, pour ça, ils ont bossé, bossé, bossé !

Mr.M : Nous l’avons faite construire pour nous ; pas pour les enfants. Et je n’ai pas travaillé dessus. Nous avons aussi réparé la maison qui appartenait à mes parents et les enfants y logent lorsqu’ils viennent en vacances.
M.C :*** On est obligé d’avoir une maison là-bas ! Sinon, on ne pourrait pas partir ! On ne peut pas aller dans la famille car nous sommes trop nombreux ! Il n’y a pas de place ! Nous sommes trente cousins et cousines. Vous imaginez si on est tous ensemble !
Mr.M : Si ça ne tenait qu’à moi, je retournerais vivre là-bas tout de suite.
M.C :*** Ce n’est pas vrai !
Mr.M : Mais si !
M.C :*** Et après, tu ne pourras pas t’empêcher de revenir.
Mr.M : C’est vrai qu’au bout d’un moment, Sarcelles me manque quand je suis là-bas.
M.C :*** Dans le vieux Sarcelles, il connaît énormément de monde !
Mr.M : Cela fait quand même trente sept ans que nous sommes là !
M.C :*** C’est ça qui est extraordinaire ! Au Village, mes parents ont déménagé trois fois. Ils ont racheté plus petit que ce qu’ils avaient. Quant à moi, j’ai déménagé cinq fois.

Une difficile obtention de la nationalité française

M.C : *** Nous ne sommes devenus français qu’une fois adultes, après dix-huit ans ! C’est très compliqué d’obtenir la nationalité française ! Ma sœur et moi en avons fait la demande quand nous étions célibataires, mais nous n’avons jamais eu de réponse, alors que nous avions fait toute notre scolarité en France. Ensuite, je me suis mariée avec un Français. Mais, j’ai dû attendre un an et demi de vie commune avant de pouvoir faire une demande de naturalisation ! C’est la loi !

*** Moi, je me suis toujours sentie davantage française que portugaise ! Quand il y a un match de foot, je suis pour l’équipe de France, par exemple. Mais plus sérieusement, ce que je veux dire, c’est que j’adore mon village... Pour moi, c’est vraiment un rêve… Pour autant, jamais je n’irai vivre là-bas ! Il faut quand même être raisonnable !

*** Enfin bref, au bout d’un an et demi de mariage, j’ai fait ma demande et j’ai été convoquée à la préfecture, au commissariat et au tribunal. On a voulu savoir quelle langue je parlais. Il a fallu que je donne des justificatifs de ma première année de scolarité en France, etc. J’ai subi de véritables interrogatoires avec mon mari… C’était en 87-88.

*** Je n’ai pas pris la nationalité pour voter mais tout simplement par principe, parce que je me sentais française… C’est évident ! J’avais déjà fait la demande avant ! Aujourd’hui, je suis élue de Sarcelles mais j’aurais très bien pu l’être avec la nationalité portugaise. Évidemment, maintenant, c’est plus facile ! Mais, ça ne m’enlève rien… En tant que Portugais, nous avons la double nationalité. On ne perd pas notre nationalité portugaise… Par contre, il y a toujours des choses complètement aberrantes ! Quand on renouvelle notre carte d’identité française, il faut toujours que l’on prouve notre nationalité avec le papier du tribunal, malgré l’existence de l’ancienne carte…

Regards sur l’évolution de Sarcelles

Mr.M : Depuis notre arrivée, je trouve que Sarcelles a changé à cent pour cents. En 69, c’était très très calme ! Il faut dire aussi que tout n’était pas encore construit.
M.C :*** Je pense que les mentalités ont changé. Par exemple, quand j’ai fait un tour ce matin, je me suis dis : « Les gens se garent vraiment n’importe comment ! Ils font ce qu’ils veulent ! Ils n’en ont rien à faire ! »
Mr.M : Il n’y a plus de respect pour personne…
M.C :*** Exactement ! C’est chacun pour soi. Il n’y avait pas ça avant ! La preuve, quand on est arrivé, on a tout de suite été aidés.

M.C :*** Mais, je trouve qu’il y a trop d’assistanat actuellement. Avec l’expérience du passé, je remercie Monsieur La Montagne de ne pas nous avoir donné de logement ! Mes parents n’ont jamais demandé la carte de famille nombreuse ou quoi que ce soit d’autre, alors que ce sont des ouvriers ! Ils ont travaillé toute leur vie ! Ils se sont toujours débrouillés tout seuls… Évidemment, si nous avions obtenu quelque chose, nous aurions été contents ! Mais au moins, tout ce que mes parents ont aujourd’hui, tout ce qu’ils ont fait, leur appartient. Parce que ça n’a pas été facile, je pense qu’ils ont appris à être autonomes, à n‘avoir besoin de personne…

***Je sais qu’au début, nous n’avions pas beaucoup à manger. Bien sûr, on consommait des pâtes, du riz, etc, mais un poulet nourrissait neuf personnes ! On ne jetait rien ! Chacun avait sa part bien calculée. Ma mère était une excellente gestionnaire. Elle savait très bien gérer son budget…

Mme.M : Quand ma fille était à l’école, elle m’appelait pour me demander si j’avais besoin de quelque chose, du fait que mon mari n’était pas présent, et je lui disais : « Non, non ! Ça va. Je me débrouille quand même… » Je ne lui demandais jamais de m’aider… Il fallait faire avec ce qu’on avait…
M.C :*** Il n’y a que moi qui ai eu droit à une bourse, pendant trois ans, lorsque j’étais en CAP.
Mme.M : Nous n’avions que les allocations familiales et le salaire de mon mari…
Mr.M : Moi, je n’ai jamais gagné beaucoup ! En 63, j’ai commencé à deux francs trente de l’heure. Neuf cents francs de l’époque. Et pour toucher ça, il fallait que j’aille tous les jours au chantier ! Comme ça, je gagnais du placement. On appelait ça « la gamelle ».

Mme.M : En 69, quand je suis arrivée, il gagnait moins de mille francs par mois. Alors, c’était dur de faire manger pour tout le monde ! Mon mari était payé en liquide et moi, je gardais l’argent à la maison. Chaque 1er du mois, le Monsieur arrivait pour le loyer. Je glissais le montant dans une enveloppe et après, on faisait comme on pouvait avec ce qui restait. La maison, c’était quand même important !
M.C :*** Nous n’avons jamais demandé d’aides, jamais…

Message aux jeunes

Mme M : J’aimerais bien qu’ils ne cassent rien et qu’ils demandent gentiment ce dont ils ont besoin. Quand on casse tout, après, ça coûte encore plus cher ! C’est encore pire !

Mr.M : Moi, j’aimerais qu’ils fassent plus attention parce qu’actuellement, il y a trop de vandalisme. Il faut qu’ils fassent comme les anciens, qu’ils pensent avant tout au travail et pas seulement à l’argent. C’est en travaillant qu’on le gagne !

M.C :*** De mon côté, je trouve que finalement à Sarcelles, les jeunes sont plutôt bien. C’est un message d’espoir que j’ai à leur délivrer ! Je crois qu’il n’y a pas tellement de problème, qu’à Sarcelles, il fait bon vivre… Les jeunes ont quand même de la chance d’avoir un centre sportif comme le nôtre, d’avoir un milieu associatif aussi actif ! Seulement, je souhaiterais qu’ils soient moins individualistes, qu’ils soient davantage tournés vers les autres car maintenant, c’est chacun pour soi… Je crois qu’il est vraiment important d’aller vers les autres… Quand nous sommes arrivés, si personne n’était venu vers nous, peut-être qu’on n’en serait pas là aujourd’hui ! Mais, le problème actuellement est que les jeunes sont beaucoup plus renfermés sur eux-mêmes, beaucoup plus méfiants…

récit collecté par :

frederic.praud@wanadoo.fr

parolesdhommesetdefemmes@orange.fr


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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