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Je ne t’en veux pas

jeudi 31 mai 2012, par FIROUZEH EPHREME

Je ne t’en veux pas

Léa travaillait dans le bureau de poste au coin de la rue. Un peu ronde et le sourire facile, elle semblait mener une vie simple et sans histoire. Léa était une employée quelconque que l’on côtoyait tous les jours sans lui accorder trop d’importance. Une semaine plus tôt, elle avait fêté ses 35 ans et pour l’occasion, Paul, un facteur, se trouvait parmi les convives. Il tenait son verre de jus de fruit à la main, et posait timidement son regard sur elle.

Depuis ces derniers mois, Léa était épanouie. Elle venait d’emménager avec Paul. La veille, le couple avait signé le bail pour un appartement d’une cinquantaine de mètres carrés avec une grande terrasse qui surplombait le parc. La main sur son ventre, Léa riait en parlant de Paul. Elle disait qu’il désirait avoir un bébé avec la femme de sa vie qu’il avait rencontrée quelques mois plus tôt. Léa discutait avec sa collègue de rideaux qu’elle allait acheter, de leur chance inouïe d’avoir trouvé cet appartement et de Paul. Bien que la vie fût imprévisible, le bonheur de se rencontrer leur avait redonné le sourire et les rassurait.
– On ne pensait jamais pouvoir revivre avec quelqu’un, ni Paul ni moi. On était tellement blessé par le passé qu’on n’y croyait plus. Les expériences malheureuses, on s’en serait bien passé. J’ai espacé mes séances chez la psychologue. Je ne la vois qu’une fois par mois…

– Tu vois une psychologue ! s’étonna sa collègue. Je ne savais pas.

Il était difficile d’imaginer Léa allant chez un psy pour raconter ses misères. Mais de quoi pouvait-elle bien parler ? C’était une bonne vivante qui donnait l’impression que tout lui passait au-dessus de la tête, même si, parfois, elle avait la larme facile, attitude que les autres ne comprenaient pas.

– Oui, il y a quelques années, raconta Léa, j’ai commencé à vivre avec un homme. Au départ, il était attentionné et moi, je faisais tout pour lui plaire. Je travaillais mais sans négliger notre maison ni son bien-être. Je pensais être à la fois son épouse, son amie et son amante. Mais très vite, notre histoire a tourné au cauchemar. J’ai toujours eu un peu de ventre, et il disait que ça le dégoûtait, que je pouvais faire un effort, m’habiller joliment et me maquiller pour sauver les apparences… J’ai vécu un calvaire. Il voulait que je sois sexy. Un soir, il m’a attrapé par les cheveux et m’a traînée à travers l’appartement jusqu’à notre chambre. Mes vêtements étaient déchirés... Il m’a violée… Il me rabaissait sans cesse. J’étais devenue son souffre-douleur.

– Et tu n’as pas porté plainte ? l’interrogea sa collègue, ahurie.

– Si, mais les policiers m’ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire tant que je n’étais pas à l’hôpital et que le fait que ma vie soit en danger ne se voyait pas. C’était en 2000. Ce n’était pas comme aujourd’hui. Ma vie était devenue un enfer, je ne pouvais plus continuer comme ça. J’ai appelé mes parents, et je leur ai demandé de venir me chercher. J’avais honte de tout leur dire, de raconter à ma mère comment était mon copain et ce qu’il me faisait. Mes parents sont montés à Paris, et ma mère ne m’a posé aucune question. Le jour où j’ai pris mes affaires pour quitter mon copain, il est venu vers moi, mais ma mère, qui m’attendait à côté de la porte, s’est interposée et lui a dit : « Écoutez, vous touchez encore à ma fille, et c’est à moi que vous aurez affaire ! Je vous assure que vous allez regretter votre venue au monde ! » Et ma mère est restée là, comme ça, sans bouger. Je ne croyais pas qu’elle pouvait être si courageuse, continua Léa, je l’avais quitté, mais la peur restait au fond de moi. Personne ne pouvait plus me toucher. J’étais devenue irritable et triste. Je pleurais pour un oui ou pour un non, alors j’ai décidé de consulter un psychologue. Mes parents ne m’ont jamais rien montré, mais je sais qu’ils ont souffert.

– C’est normal ! murmura sa collègue d’une voix étouffée.

– Et puis, il y a cinq ans, en période de Noël, j’étais dans un centre commercial et je montais l’escalator quand j’ai entendu une voix d’homme dire : « Hé, regarde ton ex-copine, Léa. » J’ai levé la tête, et j’ai vu mon ancien compagnon avec un ami à lui. Il m’a dit bonjour, et je lui répondu : « Je ne vous connais pas. » J’ai accéléré le pas, mais je tremblais comme une feuille. Quelques minutes plus tard, alors que je croyais qu’il avait perdu ma trace dans la foule, je me suis trouvée face à lui dans un magasin. « Tu sais, Léa, je ne t’en veux pas ! » m’a-t-il dit. Je me suis retournée, et j’ai quitté le centre commercial.

– Je vous souhaite, à toi et à Paul, beaucoup de bonheur, murmura sa collègue.

Firouzeh Ephrème

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