ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Tunis Occupée

Mme Tiar née en 1920 à Tunis

dimanche 19 novembre 2006, par Frederic Praud

texte Frédéric Praud


Je suis née le 24 août 1920 à Tunis. Mes parents venaient d’Algérie. Ils y sont nés. Après avoir fait la guerre 14-18, mon père a cherché du travail d’abord chez son frère, en Algérie, à Bône, qu’on appelle maintenant Anneba.

Mes parents n’étaient pas encore mariés. Il fallait alors demander la main d’une jeune fille mais c’était la famille qui réglait tout. Ils ont embobiné mon père et l’ont marié avec ma mère… Elle venait de perdre son fiancé la semaine de son mariage ! Son fiancé et son frère âgé de vingt et un ans étaient morts tous les deux.

Ils se sont donc mariés. Ils sont venus en Tunisie pour trouver du travail et s’y sont installés. Ils ont habité dans la Médina, la ville réservée aux gens de là-bas. J’y suis née et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de onze ans.

Ma jeunesse avant guerre

La vie dans la Médina n’était pas très agréable car ce n’était pas entretenu. Il n’y avait pas d’hygiène. Il y avait des égouts mais pas d’eau. Nous n’avions que des puits d’où il fallait tirer l’eau. Les maisons étaient basses sans étage, sans rien du tout, avec une terrasse. Et encore ! Là où nous étions, nous n’avions pas le droit à la terrasse.

Un serpent avait élu domicile sur la terrasse. Dans la chambre où nous habitions, les murs étaient reliés au plafond par des petites briques qui laissaient passer un peu de jour. De ce fait, on entendait le bruit que faisait le serpent quand il rampait au-dessus de nos têtes. Mon père voulait monter pour le tuer et s’en débarrasser mais le propriétaire lui avait répondu : « Non, il n’est pas question de le tuer, parce que c’est le propriétaire de la maison. » C’était son idée...

Ma mère a fini par en avoir marre. Elle avait eu une deuxième petite fille qu’elle a perdue à l’âge de neuf mois des suites d’une entérite à cause du manque d’eau et d’hygiène. Maman était très à cheval sur l’hygiène. Il fallait qu’elle fasse bouillir toute l’eau qu’elle récupérait ! Elle ne faisait rien sans cela.

Elle a eu ensuite mon frère, six ans après moi. J’ai atteint onze ans. Nous habitions près d’un quartier réservé aux prostituées. Comme je grandissais, maman en avait plus que marre. Ce n’était pas très, très beau à voir… Elle a tout fait pour trouver un appartement loin de tout ça. Elle a réussi à trouver quelque chose en ville, après une porte. Il y avait des portes à Tunis : la porte de France, la porte de Bab-el-Khadra, la porte Bab-el-Djedid. Elle a fini par trouver un appartement dans l’avenue Garros.

J’ai grandi là. Mes parents n’étaient pas très instruits mais ils voulaient absolument que mon frère et moi le soyons. Je suis allée au lycée jusqu’en seconde. J’ai fait du latin, de l’anglais… J’étais bonne élève mais je me suis arrêtée là. Il fallait que je fasse autre chose. J’ai donc appris la sténo et la dactylo. Je suis allée à l’école de musique, pour apprendre le solfège et la musique.

Quand j’étais à la maison, il ne fallait pas rester les mains croisées ! Il fallait que j’apprenne à coudre, à broder, tout… Ah ! Il fallait que mes mains travaillent ! Ça m’est resté jusqu’à présent.

Dès son arrivée à Tunis, mon père avait trouvé du travail aux chemins de fer tunisiens, à la CFT. Il était mécanicien sur les locomotives, conducteur de locomotive. Là-bas, vus l’été et la chaleur, ils avaient leur retraite à cinquante ans.

Mon mari

Je me suis mariée avant-guerre. On ne m’a pas présenté mon mari, c’est lui qui m’a draguée. J’étais jeune. Il ne m’a jamais lâchée. Et pourtant, j’étais mauvaise à l’époque ! Il ne fallait pas m’approcher ! Je ne sais pas comment il a fait, mais enfin bref… nous nous sommes mariés.

Nous avons eu le gamin en juin 1940. Le soir de sa naissance, on aurait cru qu’il y avait eu un mort à la maison, pas une naissance… Nous n’avions pas de lumière. Il ne fallait pas laisser la lumière allumée pendant le couvre-feu et on devait mettre des rideaux pour ne pas qu’on la voie d’en bas. Le lendemain on a eu le baptême du feu : un bombardement par les Italiens. On ne réalisait même pas la situation. On se disait : « La guerre est loin de nous. Ils ne viendront pas ici ! » Nous étions sûrs que personne ne viendrait. Et le pire, même sous le bombardement, nous n’avions pas réalisé encore que c’était la guerre. Elle était là !

On savait ce qui se passait en France mais on en était loin. La radio était toujours allumée. Ils n’allaient pas venir. On n’a pas pensé que les Italiens étaient avec les Allemands. Or les Italiens sont très près de la Tunisie. Il y en avait d’ailleurs beaucoup dans le pays. Nous avons donc subi le premier bombardement et puis ça s’est enclenché. Nous ne savions pas s’il fallait rester ou partir.

Finalement, à force de voir tous ces bombardements, nous avons décidé d’aller chez mon oncle qui habitait en banlieue, dans la ville du palais du Bey. C’était un Bey en Tunisie, pas un roi. Comme cette ville avait été déclarée ville ouverte, une ville que l’on ne bombardait pas, on était tranquille. On s’était dit qu’on allait partir chez mon oncle, installé juste devant le palais Beylical. Nous avons passé presque toute la période de guerre là-bas.

Mon mari pendant la guerre

Mon mari était de la classe 35. Il est parti en 1935 pour faire son régiment. A chaque démobilisation, ou disons à chaque libération, il était toujours maintenu à cause de ces bruits de guerre. Il a fait neuf ans, presque dix ans de régiment.

Il a fait la grosse bêtise. Il venait d’être libéré. Il était rentré chez nous mais il avait été rappelé tout de suite. Il était cantonné dans une caserne à Tunis même.
Seulement, comme il avait la sainte bougeotte et qu’il n’aimait pas beaucoup l’armée, il venait dormir à la maison le soir.
Manque de pot, un jour… Il s’était levé de bonne heure, à quatre heures du matin : arrivé à la caserne, il n’y avait plus personne ! Ils étaient tous partis ! Ah ! C’était un sacré phénomène, mon mari ! Ils étaient tous partis. Alors là, si on ne le trouvait pas, il était considéré comme déserteur !

Or les Allemands ont débarqué ce jour-là. Les Italiens en premier, puis les Allemands. Il a été pris tout de suite pour travailler dans le S.T.O.. On ne connaissait pas l’existence des camps de la mort. On savait seulement qu’il y avait le S.T.O.. Comme nous étions israélites, ça s’est fait tout de suite. Ils n’ont pas tardé. Mais lui ne voulait rien savoir. Il ne voulait pas travailler pour les Allemands : « Moi, je ne travaille pas pour les Allemands ! Moi je ne travaille pas pour les Allemands ! » Je lui ai dit : « Mais enfin, qu’est-ce que tu vas faire ? » Il a acheté l’urine d’un diabétique et s’est fait porter malade. Il a mis la poire dans son pantalon et il a uriné devant le médecin. Il y avait un médecin israélite et un médecin allemand. Il a eu de la chance que le médecin allemand ne s’en soit pas aperçu, parce que l’autre s’en est aperçu... Mais ils avaient été en classe ensemble, et il lui a dit alors : « Dépêche-toi Michel ! Dépêche-toi ! » Il est parti tout de suite.

Quand il est rentré à la maison, je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu as fait ? ». Il m’a répondu : « Eh bien, je ne travaille pas. Je ne veux pas travailler pour eux. » Il n’y avait rien à faire ! On l’aurait tué qu’il ne serait pas allé travailler pour eux !

Il m’a confié alors : « Je ne peux pas rester. Il n’y a rien à faire. » Il est allé rejoindre la 1ère DFL, l’armée de De Gaulle. Nous venions tout juste d’être occupés. Il y avait donc encore un bureau de recrutement à Tunis. Il y est allé et il a demandé un engagement pour la 1ère DFL. Il est parti en Angleterre. Il a fait ensuite tous les débarquements : le débarquement de Normandie, etc. Il a fait toutes les grandes batailles : celle de Cassino, entre autres, en Italie, qui a été terrible, et plusieurs autres batailles.

Mon père pendant la guerre

Nous n’avions pas de nouvelles de mon mari ni de mon père. En tant que cheminot, la CFT l’avait envoyé en Algérie. Ils l’envoyaient en reconnaissance, voir s’il n’y avait rien sur les rails pour faire sauter les trains. Il aurait pu sauter ! Mais ça ne le gênait pas beaucoup, mon père : il planait les trois quarts du temps… Il n’avait peur de rien. C’est ce que ses copains nous ont dit : « Les bombes tombaient et lui était en train de se raser comme si de rien n’était. » Nous étions sans nouvelles. Nous ne savions pas ce qu’il était devenu. Il était parti un soir travailler et il n’est plus rentré. Il n’est rentré qu’à la fin de la guerre. Mon mari est rentré après lui.

La vie quotidienne à Hammam Lif

Quand je suis partie pour me réfugier chez mon oncle à Hammam Lif, j’ai laissé l’appartement à des policiers français pour éviter que les Allemands ne l’occupent. J’ai été bien inspirée ! Quand je suis revenue, je n’ai rien trouvé dans la maison. Ils avaient tout emporté après la guerre ! J’ai pensé : « Tant pis. Il vaut mieux ça qu’autre chose : "la vie". »

On a pris les choses comme elles se présentaient. Mais seulement on ne vivait pas... On vivait dans la peur, comme en France. Il n’y a pas eu de lois anti-juives en Tunisie, parce que ce n’était pas un département français mais un protectorat. C’était tout à fait différent. En Algérie, ils n’ont pas souffert. L’occupation n’était rien du tout. Ils n’en ont pas eue ! Mais chez nous, oui…

Entre temps, les cartes d’alimentation et d’habillement avaient été instaurées et nous n’avions pas de nouvelles les uns des autres.

La première des choses que l’on ait vue lors de l’arrivée des Allemands, ce fut un avion. On était si bêtes à l’époque que l’on croyait que c’était un avion américain !
Inutile de vous dire comment on s’est retrouvé… Cet avion a commencé à survoler Tunis puis les troupes sont arrivées.

Nous subissions le couvre-feu. Il ne fallait pas se trouver dehors après l’heure car on vous tirait carrément dessus ! Mon cousin était jeune, quinze, seize ans, et à cet âge-là, vous savez, on fait n’importe quoi. Il s’est trouvé dehors. On se demandait ce qu’il lui était arrivé. On a eu peur car l’heure du couvre-feu était passée. On le voit arriver, à toute vitesse ! On aurait dit qu’il avait le feu aux fesses ! Il est arrivé blanc comme neige. On lui a demandé :
« Qu’est-ce que tu as eu ?
-  Ah, ces salauds ! Ils m’ont tiré dessus ! »
Dehors après le couvre-feu, personne ne vous demandait votre avis !

Je n’ai pas travaillé à cette époque-là parce que mon gamin était encore tout jeune. J’ai travaillé après la guerre. Comme mon mari était dans l’armée, j’avais droit à une délégation de solde. On me donnait 1500 francs par mois. Il était dans l’armée française du Général De Gaulle, ce n’était pas un étranger ! Si ça se trouve, s’il avait été dans la véritable armée de Pétain, je n’aurais pas eu cette délégation de solde, croyez-moi ! Mon père étant aux chemins de fer, maman avait également une partie de son salaire pour vivre. On ne savait pas ce qu’il était devenu. Les chemins de fer tunisiens lui versaient donc une partie de son salaire. C’est comme ça que l’on y arrivait et je vous assure que ce n’était pas facile pour manger …

Certains se sont enrichis avec le marché noir. Mais nous, qu’est-ce qu’on a pu manger comme blé ! Du blé… Et il n’était pas comme maintenant, trié et empaqueté. On passait notre vie à le trier… Il y en avait des pierres, dedans ! Je ne peux plus voir le blé depuis cette époque. Il ne faut pas m’en parler !

On défaisait des pulls qu’on avait faits et on les refaisait pour les enfants. On les retricotait. On pilait tout. J’ai tout pris dans mon trousseau pour habiller mon fils. Je coupais des chemises de nuit pour lui faire des culottes… C’était la seule solution. Il n’y avait pas autre chose à faire ! On faisait évidemment beaucoup de choses à la main, jusqu’au savon pour se laver.

Nous avions la peur au ventre, surtout nous... Parce que nous étions dénoncés par les gens du pays. Ils avaient compris que les Allemands ramassaient les Juifs dans des endroits stratégiques, souvent bombardés (ils les envoyaient au STO, Service Travail Obligatoire). Il ne fallait pas leur faire un dessin, ils l’avaient compris… Quand ils voyaient quelqu’un, ils allaient voir les Allemands pour leur dire : « Tu vois, ici, il y a des Juifs. Là, des juifs. Et là des juifs… » Cela s’est souvent passé comme ça. Ce n’était pas tout le monde ! Nous vivions pourtant en bonne intelligence avec eux. Il n’y a pas eu d’autres problèmes, exceptées les manifestations au moment de l’indépendance de la Tunisie. C’est tout. Entre-temps on a toujours bien vécu avec eux. Il n’y avait aucune différence. Quand j’allais au marché, j’étais bien servie.

On ne nous a pas demandé de porter l’étoile. Ils ont dû donner ça à ceux qui étaient au STO. Ils n’ont sûrement pas eu le temps de recenser tous les juifs.

1942 : le retour à Tunis

Nous sommes pratiquement restés tout le temps là-bas. En 1942, nous avons assisté à la débâcle des Allemands. Les troupes américaines et anglaises sont arrivées à Tunis. Elles ont repoussé les troupes ennemies vers le Sahel et la mer Méditerranée. Pour arriver là, elles étaient obligées de passer devant la maison où nous habitions. Nous avons vu ainsi la déroute de toutes les troupes italiennes, allemandes, qui s’en allaient, qui se sauvaient...

Nous avions creusé une tranchée dans le jardin de mon oncle, soit disant pour nous protéger - même si Hammam Lif avait été déclarée ville ouverte. Devant l’intensité des bombardements nous nous sommes réfugiés sur le Bou Kornine, un volcan éteint situé derrière le palais Beylical. Nous recevions des fusées éclairantes. On nous a alors dit que le Bou Kornine était utilisé comme dépôt d’essence.
Nous avons donc pris nos cliques et nos claques et nous sommes partis précipitamment. On a eu la trouille ! De là nous sommes repartis à Tunis.

Quand nous avons appris que les Américains et les Anglais étaient entrés dans la ville, nous avons voulu rentrer chez nous, à Tunis. Vous auriez vu ce voyage ! Il n’y avait pas de train, rien du tout. Il fallait faire le chemin à pied de Hammam Lif jusqu’à Tunis. On a traversé des champs de mines. Vous voyez : quand on doit mourir, il n’y a rien à faire... Ce n’était pas le moment ! On a traversé ces champs avec les enfants qui ramassaient tout ce qu’ils trouvaient en route. On ne savait plus comment faire avec eux. Il y avait mon frère et mes cousins : ils étaient quatre. Ça faisait beaucoup. On est arrivés comme ça à Tunis.

Quelqu’un est venu avec une voiture de place à mi chemin (une calèche avec des chevaux) et nous sommes partis. On avait embarqué ma grand-mère, quatre-vingt-six ans, sur une brouette pour l’amener avec nous. On ne pouvait pas la faire marcher à pied, la pauvre femme ! On l’avait mise sur une brouette de jardin que l’on tirait. Quand la voiture de place est venue nous rejoindre à mi-chemin, on a attaché la brouette à la voiture. Nous avons fait une entrée sensationnelle à Tunis ! Si l’on ne nous voyait pas, on nous entendait !

Arrivés chez nous à Tunis, mon père n’était pas là. Mon oncle, sa femme et ses enfants étaient avec nous. Il avait laissé sa villa pour rentrer avec nous. Un jour, alors que l’on venait de se mettre à table avec les moyens du bord, voilà mon père qui arrive à bicyclette comme s’il était parti de la veille... C’est vous dire s’il planait ! Ca a mis ma mère en rage. Elle est restée trois jours sans lui parler parce qu’il ne l’avait pas avertie qu’il était vivant ! Mais vraiment ! Comme s’il était parti de la veille… Je suis sortie sur le balcon. « Oh ! », j’ai dit « Papa ! » Ma mère me dit :
« Papa ?
- Oui, c’est papa qui arrive ! »
Elle sort et dit : « Regarde-moi ça ! On dirait qu’il est parti d’hier ! »
Une fois rentré, il n’y a pas eu moyen de la faire parler. C’est incroyable ! Elle était en rage, vous ne pouvez pas vous figurez ! On avait beau lui dire :
« Mais enfin ! Il est là, maintenant. Il n’est pas mort.
-  Non. »
Je ne sais pas ce qu’elle a eu dans la tête. Elle est restée trois jours sans lui parler.

Nous ne nous étions pas plus tôt mis à table que quelqu’un arrive en courant. Il dit : « Vite ! Vite ! Vite, monsieur Chemama ! On vous a cambriolé la villa ! » Ils avaient cambriolé la villa de mon oncle à Hammam Lif. Ils ont tout pris, tout ! La vaisselle, les verres… On ne sait pas si c’étaient les troupes. Ca m’étonnerait, parce qu’on les voyait partir : ils avaient autre chose en tête… On lui a tout volé. On lui a cambriolé la villa !

Mais nous étions libres ! Les Allemands étaient partis. On a poussé un « ouf ! » de soulagement. On n’avait toujours pas de nouvelles des cousins qui avaient été pris pour le STO. On ne savait pas ce qu’ils étaient devenus.

Les bombardements

On a eu plus peur des bombardements que d’autre chose… C’étaient les bombardements américains sur Tunis. Ils avaient une espèce de bombe soufflante, terrible. Terrible ! Elle vous passait devant et il y avait un éclair terrible. On ne savait pas où elle allait atterrir. Ça éclairait tout ! Nous n’avions pas de cave. Il n’y avait pas de cave, rien. À Tunis, aucun abri... On nous avait fait des tranchées pour se réfugier… au cimetière ! Là on était vite enterrés ! Ils n’avaient pas besoin de faire d’enterrements ! On descendait donc dans le hall de la maison... On voyait tout ce qui se passait dans la rue. On les voyait tirer les uns sur les autres. C’est un miracle que l’on n’ait rien récolté !

C’est à ce moment que nous avons décidé de partir chez mon oncle. La veille, la ville avait été déclarée ville ouverte. On s’est dit : « On va aller se réfugier là-bas, en attendant. » Je n’avais pas de nouvelles de mon mari ni de son frère. Les deux frères étaient partis à la guerre. Nous n’avions aucune nouvelle d’eux. Je n’ai jamais autant menti que pendant cette époque-là. J’en ai dit des mensonges à ma belle-mère, la pauvre femme ! Elle ne savait pas… Heureusement, elle ne croyait que ce que je lui disais. Ils sont revenus. C’est déjà pas mal !

Mon mari avait sauté sur une mine. Il a eu un coup de pot. C’est son général qui conduisait la jeep qui est mort. Lui il n’a rien eu. Il a été blessé mais il n’a pas été fichu de me le dire ! Je travaillais aux pensions de guerre, aux anciens combattants. Il aurait pu me le dire ! Il est mort à quarante-six ans.

Le débarquement des Américains

Les Américains ont débarqué dans les principaux ports en 1942. A Tunis, ils sont venus par El Aouina. Mon mari n’est pas arrivé avec eux, mais plus tard. Il était en Alsace. Il a d’abord fait la guerre en Italie. Ils lui ont fait faire le tour par l’Angleterre, il a débarqué en Normandie puis il est allé vers l’Alsace ! Je recevais une lettre de temps en temps. Il écrivait presque en verlan pour essayer de me faire comprendre là où il était.

Puis les choses sont redevenues normales. J’ai trouvé du travail. J’ai commencé à travailler dans une caserne, pour changer un peu ! Puis ça s’est enclenché : pas très longtemps après – quinze ans environ – il y a eu les événements de l’indépendance.

L’après-guerre

Nous n’avions pas le droit de vote en Tunisie. Nous n’étions pas un département français. Personne ne votait chez nous : ni les femmes, ni les hommes. Je suis partie de Tunisie en 58. Le pays était indépendant depuis 1956 déjà et je ne me souviens pas avoir voté une seule fois.

Ce que la libération a changé pour moi ? Il a fallu que je reparte à zéro, que je refasse tout ce que j’avais à la maison et que l’on m’avait volé. Mon mari rentré, il a retrouvé sa place à la compagnie des tramways. La vie a repris son cours tout doucement… Tout doucement, mais il a fallu bosser pour refaire tout.

C’était la liberté. Mais le fait d’être rentrée chez moi et de n’avoir rien retrouvé… Alors qu’il n’y avait pas longtemps que j’avais fait tout ça... Mon fils était jeune. Il n’y avait pas longtemps que j’étais mariée. Il a fallu repartir complètement à zéro, refaire tout. Je venais d’acheter une machine à coudre toute neuve. J’avais mon argenterie. Tout est parti... Maman m’avait acheté mon trousseau. Elle avait commandé en France - parce que là-bas, on n’avait pas tout à l’époque. Tout était venu de France, les draps, etc. Ils ne m’ont laissé que les taies d’oreillers : ils les ont oubliées ! Mais l’argenterie, les verres, la vaisselle, tout est parti... Il a fallu travailler pour refaire tout ça ! Ce n’est pas facile.

De la libération de la France à l’indépendance de la Tunisie

La France pour nous, c’était notre pays. Même si nous étions en Tunisie, même si nous vivions là-bas et qu’on y était nés… C’était la France qui comptait.

Nous avons quand même fêté la libération de la France. On l’a fêtée chez nous, chacun chez soi. Quand on se rencontrait, chacun était content. On arrivait tous à se voir…

A l’époque on ne sentait pas du tout d’ostracisme particulier avec les Arabes. On avait repris la vie comme avant. Vers 1954-1956, ils ont commencé à faire des manifestations pour l’indépendance. Nous avons été obligés de partir parce que l’on était quand même mal vus. Nous sommes partis deux ans après l’indépendance. Certains sont partis tout de suite mais nous, nous n’avons pas pu. Je travaillais aux anciens combattants et j’avais à faire avec le public. Il fallait bien que quelqu’un de nous deux travaille. Mon mari ne travaillait pas, il avait été licencié !

La France

Nous sommes rentrés en 1958. Après la guerre, mon mari a quitté les tramways. Il est entré dans une administration tunisienne. Il a été licencié au moment de l’indépendance et il est resté deux ans sans travail. J’étais fonctionnaire au ministère des Anciens combattants qui dépendait de Paris. Cela n’avait donc rien à faire avec l’administration tunisienne. Nous sommes restés deux ans sans avoir quoi que ce soit, ni chômage, ni rien. Il n’y avait pas tout ce que l’on voit maintenant. J’ai tout refait, et puis il a fallu rentrer en France.

Nous ne sommes pas restés. Nous ne pouvions plus. Ce n’était plus possible… On se connaissait, d’accord, on s’entendait, mais ce n’était pas ça. Il fallait partir. Nous sommes partis sans régulariser la situation de mon mari. Il a fallu partir sans reprendre l’argent du versement à sa retraite ! Dieu sait si j’ai écrit aux Affaires étrangères, à la résidence ! J’ai écrit partout, au consulat. Il n’y avait rien à faire. Finalement, je me suis décidée. J’ai dit : « Ils ne vont pas m’avoir comme ça. Il faut que j’y aille. » Je suis partie à Tunis et là j’ai pu régler à peu près la situation. Voilà. Tout ça s’ajoute au reste… Il faut tout refaire, batailler. Je suis repartie de zéro trois fois.

En revenant ici, croyez-vous qu’ils nous ont fait des ponts d’or pour nous rapatrier ? Pas nous ! Les Algériens, oui, mais nous, nous n’avons rien eu. Nous n’avons eu que le voyage en bateau, le déménagement et 2000 francs. Et débrouillez-vous avec ça ! En rentrant, je n’avais pas d’appartement. J’ai trouvé une chambre et une cuisine à Joinville. En 1958, je payais 20 000 francs par mois, sans chauffage et sans toilettes. C’étaient des toilettes de campagne, dans le jardin. Elles n’étaient pas toujours nettoyées. Au bout de six mois, il fallait que je laisse cet appartement. J’avais mes parents avec moi. On dormait dans la même chambre. On avait mis un rideau entre les deux lits. On en a vu aussi après la guerre ! On en a vu de toutes les couleurs !

Il a fallu repartir de nouveau à zéro. J’étais bien contente alors de trouver l’appartement que j’ai maintenant à Sarcelles, parce que j’étais dehors. La femme qui nous avait loué le précédent ne voulait rien savoir pour nous garder. C’était fini, alors que je lui avais payé les six mois d’avance !

Mon mari est mort au bout de trois ans. Il était au chômage. A l’époque, comme je travaillais, il n’avait pas droit au chômage. Il est mort en quarante-huit heures. Il n’y avait plus personne.

« La libération »

« La libération » signifie vivre mieux que ce que l’on a vécu, vivre au vrai sens du mot, sans avoir la peur au ventre.

La vie quotidienne a été bouleversée, avec l’apparition des réfrigérateurs notamment. Avant, nous avions des glacières. Le marchand de glace apportait des pains de glace tous les matins. Parfois, nous n’avions de l’eau que deux fois par semaine… Quand il faisait très chaud... Nous avions un buffet de cuisine réservé aux bouteilles d’eau, à tout ce qu’on pouvait récupérer comme eau. Nous n’avions pas de chauffe-eau, ni rien du tout. L’eau chauffait par le soleil. On montait prendre notre douche à la buanderie, à la terrasse. Quelques fois vous vous trouviez savonné sans avoir une goutte d’eau pour vous rincer ! On avait des surprises formidables ! Nous avons eu des années aussi avec des maladies, la typhoïde notamment. Les années sans eau. Ils nous ont fait à tous des vaccins : la variole, la typhoïde, le choléra.

Message aux jeunes

Je voudrais dire aux jeunes qu’ils fassent tout pour ne pas avoir de guerre. Il n’y a pas pire que la guerre… Mais ce sont les dirigeants qui la veulent. Partout, dans tout ce qui se passe en ce moment, ce ne sont pas les malheureux qui vivent là et ailleurs qui veulent la guerre, mais les dirigeants qui veulent le pouvoir. Nous avons vécu en Tunisie avec les Arabes. Nous vivions bien ! On se connaissait tous.

Il n’y avait aucun problème avec eux. Nous sommes tous des humains, qu’on soit blanc, noir, ou de n’importe quelle couleur. Il faut essayer de s’entendre, de concilier beaucoup de choses. Malheureusement, trop de gens veulent le pouvoir et sont obnubilés par ça.

Mon père a été fait prisonnier quatre ans pendant la guerre 14-18. Mon oncle a perdu une jambe, l’autre a perdu un bras, l’autre a été trépané… Maman a perdu son frère qui était jeune… Toute la famille, tous les cousins, cousines, tout le monde a eu son compte. On s’entretue, point à la ligne. Et qu’est-ce que ça donne ?


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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