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Région Parisienne - citoyenne du monde

Mme Monique Cosic

samedi 13 mars 2010, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née en décembre 1942 à Paris. Mes parents étaient lorrains alsaciens mais je suis d’ascendance irlandaise. Par Contre, je suis rebelle et citoyenne de la planète Terre. Je ne revendique aucune identité car j’ai aujourd’hui soixante trois balais et les évènements de 39-45, je sais ce que ça a donné… Je suis d’ailleurs ravie d’entendre une jeune fille se dire : « Je ne me vois pas comme une enfant d’immigré ! Je suis française et sarcelloise, je suis normale, tout est normal ! » Il n’y a rien eu ici comme problèmes lors des incidents de banlieue que nous avons connus il y a huit mois ! Il n’y a pas eu de remous !

Je suis depuis deux ans dans l’association Traits d’Union. J’ai rencontré Nouria et les autres lors d’une conférence en 2003 et elles m’ont accueillie. Elles m’ont proposé de venir. Pour moi, c’est un cadeau immense car elles m’ont fait revivre les évènements que mon mari a connu en 39-45. Mes beaux-parents étaient à l’époque réfugiés politiques dans le sud constantinois, ce qui fait qu’elles ont réajusté ce que mon mari m’a offert lorsque nous nous sommes mariés en 1961, alors que nous étions Stainois. Il m’a raconté toute sa vie là-bas. Son beau soleil d’Algérie, il le regrettait !

Une jeunesse itinérante

Durant mon enfance, j’ai fait pas mal de périples. J’ai d’abord vécu à Stains et Pierrefitte, mais cela n’a pas duré longtemps. Mon père était transporteur et ma mère travaillait avec lui, du temps où ils étaient dans une entreprise familiale. Nous avons déménagé deux ou trois fois sur Pierrefitte et ensuite, mes parents ont vécu leur vie. Quand ils se sont séparés, j’ai suivi ma maman et je suis partie en province. Nous sommes retournées du côté de Nancy. J’avais à peine dix ans quand j’ai quitté Pierrefitte… Je revoyais de temps en temps mon père à Stains en vacances… Avec ma mère, nous avons encore bougé deux ou trois fois, soit dans l’Est, soit du côté du Jura. Et finalement, je suis revenue en région parisienne en 58, pour rejoindre ma sœur qui se mariait.

J’ai donc passé toute ma jeunesse sur les routes, de ville en ville, sans vraiment de repères, même si je suis quand même restée quelques années dans certains endroits… Dans ma scolarité, j’ai passé des petits diplômes comme le Certificat d’études, des choses comme ça… Je l’ai obtenu en Haute-Marne, à treize ans et demi. Ensuite, j’ai arrêté l’école et j’ai travaillé un petit peu dans le coin avant de me retrouver dans le Jura, en 58. Mais là-bas, il n’y avait pas de boulot à l’époque ! Pour en trouver, il fallait revenir en région parisienne.

Rêves d’adolescence

Avant de sortir de l’école, je voulais continuer à faire des études. Seulement, les moyens de mes parents ne le permettaient pas… Sinon, je rêvais de faire de la danse et pas mal de choses dans de domaine artistique. En fait, je voulais devenir monitrice d’éducation sportive. C’était ça ma priorité… Malheureusement, on m’avait dit que je n’étais pas de santé suffisamment robuste pour suivre des études de longue durée. C’était en réalité lié au fait d’avoir une famille « éclatée », mot que l’on n’utilisait pas à l’époque. Mes parents avaient refait leur vie et comme on ne disposait pas des garanties sociales qui existent aujourd’hui, il a fallu aller au boulot à quatorze ans… Ensuite, on a déménagé. De la Haute-Marne, on est parties dans le Jura. Puis de là, je suis venue au mariage de ma sœur en 58 et je suis restée à Stains.

Vers quatorze quinze ans, on n’avait pas le choix… Il fallait mordre dans la vie ! Il fallait travailler ! On faisait ce qu’on nous proposait de faire ; point à la ligne… C’étaient les parents qui décidaient ! Il fallait ramener la paye. C’était une nécessité dans une famille comme la mienne, au niveau très modeste… Il fallait se retrousser les manches !

Ma paye, je ne la voyais pas. C’était la mode des premières pièces de cent balles. Les pièces de un euro d’aujourd’hui, c’était ça qu’on avait. C’était un franc mais à l’époque, on appelait ça les « cent balles ». On les mettait de côté dans une boite qui nous servait de tirelire et quand maman était fauchée, je ne rigolais pas… Les fins de mois étaient souvent difficiles ! Il y avait aussi de la misère dans les années 50s !

Premier emploi

Pour mon premier job, j’ai travaillé dans les bureaux d’une fonderie dont mon beau-père était gardien. J’étais employée aux écritures au secteur comptabilité du service du personnel et j’adorais faire les rondes la nuit dans les ateliers. C’était rougeoyant et lumineux ! On faisait tous les secteurs de la fonderie et pour moi, c’était extraordinaire ! C’est difficile à expliquer mais c’était un réel bonheur de me promener autour des pièces en train de refroidir dans les moules…

Dans la journée, j’aimais également beaucoup passer dans les différents ateliers, car j’avais des contacts humains avec les ouvriers et ça me permettait de comprendre les mécanismes d’un atelier à l’autre, par rapport aux bardages, aux pièces qui étaient terminées et refroidies… Ils fabriquaient des plaques d’égout et des statues pour les églises ou les places publiques, tout ce que l’on trouve en fonderie pour les manifestations, pour les commémorations. D’ailleurs, ça continue ! Ça existe encore.

Quoi qu’il en soit, à l’époque, j’étais ravie de faire des rondes de nuit, même dehors dans le parc. Je n’avais pas peur ! J’ai toujours adoré le monde de la nuit. Je crois que cela m’a apporté une espèce de sens de l’observation, de l’écoute. Les bruits, dans une fonderie, ne sont pas les mêmes la nuit que dans la journée…

Retour en région parisienne et mariage

Je suis revenue en banlieue parisienne en 58, à l’âge de seize ans. Á ce moment-là, j’aspirais à être indépendante, à avoir un endroit pour me retrouver toute seule, ce que je n’ai pu faire qu’en me mariant et en vivant une vie maritale. J’aurais voulu travailler un peu plus longtemps jeune fille pour être autonome, pour avoir ma piaule comme on disait à l’époque, vivre ma vie et voir plus loin. Mais, ma mère nous avait donné une éducation judéo-chrétienne stricte. Elle nous avait transmis la peur de l’homme en quelque sorte… Il fallait faire attention, ne pas sortir…

Chez mon père, à Stains, je bénéficiais d’une grande liberté car sa profession ne favorisait pas un encadrement très rigoureux. Comme routier, il était rarement là. Et puis, je n’avais pas mère sur le dos puisqu’elle était en province. Seulement, l’éducation judéo-chrétienne que j’ai reçue est toujours restée très ancrée en moi sur le plan moralisateur et en ce qui concerne de ma conduite de vie. D’ailleurs, elle a beaucoup influencé les valeurs que j’ai transmises à mes enfants…

Mais quand j’avais dix-sept dix-huit ans, j’avais seulement dans l’idée de gagner mes trois sous et de trouver une piaule. Prendre un mari, je n’y songeais pas mais en 61, à dix-huit ans et demi, j’étais mariée… J’ai rencontré l’homme de ma vie et voilà… Je n’ai pas eu mes enfants tout de suite. J’ai travaillé avec mon mari pour ses parents qui étaient commerçants à Stains.

Quand j’étais gamine, avant de me marier, je travaillais sur Stains dans une petite boucherie charcuterie et je venais chercher à Sarcelles les factures que les clients avaient oublié de payer. Je me battais pour trouver les noms sur les premiers bâtiments de Lochères et des Sablons. J’avais seize ans, j’avais ma queue de cheval et je traversais tout Lochères et tous les Sablons pour pouvoir récupérer l’argent car les gens qui travaillaient sur Paris n’avaient pas de magasins. Ils faisaient leurs courses sur Stains et sur Pierrefitte. Et à la gare de Pierrefitte, ils montaient avec le 268 sur le boulevard Bergson. Les commerçants faisaient crédit à cette époque-là ! Il y avait beaucoup de familles modestes…

J’ai connu les premiers bâtiments lorsqu’ils étaient en construction ! Je les ai vus grimper ! Il y avait de la boue partout. En 58, on allait regarder ceux de la Dame Blanche. C’était un évènement pour nous ! Il n’y avait pas de rideaux, les gens n’avaient pas de couvertures… Pour moi qui venait de province, c’était un lieu de visite ! On venait à pied au Fort de Stains, à la Dame Blanche, pour regarder ces bâtiments, les grandes verrières… C’était une curiosité… Ce n’était pas Sarcelles ! C’était à la limite, là où se trouve la gare de Sarcelles Garges maintenant… Et on y allait à pied. C’était notre cinéma à nous quand on était gamin… Á l’époque, il fallait gagner ses trois sous pour aller au cinéma !

Je ne me suis pas mariée par nécessité mais simplement parce que j’ai rencontré l’homme ma vie, qui est devenu le papa de mes trois enfants et qui malheureusement est parti il y a huit ans. Je suis restée mariée trente sept ans et demi !

Nous ne nous sommes installés qu’en 70 sur Sarcelles mais nous y venions très souvent. On travaillait sur Stains mais on avait plein de copains à Sarcelles ! Nous avons connu le début des évènements avec Garges et Stains pour aider Henri Canacos à devenir maire de Sarcelles. C’était dans les années 60s, avant que les écoles soient construites. Moi, j’ai connu la première, Marius Delpech ! J’allais danser entre seize et dix-huit ans là-bas ! J’allais au Haut du Roy, jusqu’à la ville, à pied, en talons, le long de la ligne de chemin de fer. Il n’y avait pas encore la gare de Sarcelles Garges ! On passait de l’autre côté, dans le sable. Il y avait le rond point du 250, la maison des jeunes travailleurs qui n’était pas encore terminée et on allait jusqu’au Haut du Roy, la Défeuillère, danser avec des hauts talons. Qu’est-ce que j’étais heureuse ! Il fallait que je danse de l’ouverture du bal jusqu’à la fin.

D’ailleurs, j’ai connu mon mari en m’engueulant avec lui parce que je n’avais pas dansé ce jour-là et il m’a bousculée involontairement. Il m’a dit : « On est en république ! » et je l’ai envoyé paître en lui répondant : « Moi, la République, je l’em…. » Je n’ai pas dit le reste car c’est à proscrire… Il m’a ensuite proposé de me raccompagner en voiture, ce que j’ai accepté, puis on s’est fréquenté cinq mois et en juillet 61, on était mariés… Je ne peux donc pas omettre que Sarcelles nous a attirés. On a acheté un terrain, on a construit et on s’est installé en 74. En 70, nous avions déjà une petite maison, au Bois d’Ecouen, à côté.

Mai 68 en banlieue

En 68, j’attendais mon deuxième enfant et je travaillais sur Stains. Avec les avènements, on a fermé la boutique et attendu patiemment que ça se passe. Mes beaux-parents étaient commerçants mais tenaient un garage que l’on avait construit ainsi qu’une station service. Comme nous étions en rupture d’hydrocarbures, on ne pouvait continuer à travailler. On pouvait seulement faire les graissages, les vidanges. Mes beaux-parents sont restés très longtemps commerçants à Stains mais ils ont vendu et reconstruit parce que c’étaient des bâtisseurs, des Bretons bâtisseurs. Tout ça, c’est donc nous qui l’avions construit. On venait d’ouvrir et on s’est retrouvé avec les évènements de 68, dans lesquels mon mari était peu ou prou impliqué. Par contre, son frère l’était davantage. Il était lycéen à l’époque. Il devait avoir quinze ou seize ans et il manifestait comme les lycéens de maintenant.

Stains et Sarcelles dans les années 60s

Comme on ne pouvait pas travailler, on allait se balader à Sarcelles. J’y faisais mes courses. Au marché, il n’y avait pas grand-chose mais il y avait un petit centre commercial qui était bien achalandé. On y trouvait de tout. Avant le Prisunic, il y avait le Petit Lu pour les chaussures. Il y avait aussi le cinéma Ravel que nous fréquentions de temps en temps. Mon mari faisait son tiercé au PMU des Grillons. On achetait les légumes au marché. Il y avait la boucherie, la poissonnerie, un peu de tout. C’était plus près pour moi ! La rue où j’habitais, dans le quartier de l’Avenir à Stains, c’était à côté !

La rue Jean Jaurès prolongée, c’est maintenant la rue de la Paix de Garges mais à l’époque, c’était le chemin Jean Jaurès avec du sable ! C’est comme ça que je l’ai traversé pour aller danser au Haut du Roy ! C’était un quartier proche de Sarcelles car de l’autre côté, rue du Bois Joli, c’est maintenant le quartier Montaigne avec le quartier du Maroc et là, il y avait de jolis petit pavillons. Il y avait un chemin qu’on appelait la rue du Chemin du Bois Joli, de l’autre côté de la ligne de chemin de fer, où il y avait les tours place Suzanne Valadon, quartier Montaigne. Dans la rue Marius Delpech, on avait plein de clients qui venaient là ! Ils venaient nous retrouver jusque dans le quartier de l’Avenir ! C’est dans la rue Marius Delpech que lorsque j’étais jeune fille, j’allais danser, à la cantine. Oh la la, j’ai dansé à Sarcelles !

Mon mari connaissait les gens de cette rue-là parce que lorsqu’il était jeune homme, ses parents avaient une graineterie, la Cloche, et avec la camionnette de son père, il vendait dans le quartier où je suis maintenant des pommes de terre, des graines, du fourrage, des betteraves, etc. Avant que les gros bâtiments soient construits, les gens avaient tous un jardin avec des lapins, des poules, et ils se faisaient livrer toutes les semaines ! Á l’époque, la seule graineterie disponible était dans le quartier de l’Avenir à Stains. Ce quartier-là, nous l’avons donc connu gamins et quand j’étais petite à Pierrefitte, quand j’étais à l’école des Vignes Blanches, on se trimballait dans les champs à manger des fraises. On chapardait ! J’avais un frère qui était plus vieux que moi. Il avait neuf ans et j’avais sept ans. Et bien, il ramenait des pêches, des pommes, des poires !

D’ailleurs, j’ai été catastrophée de voir les bâtiments quand je suis revenue en 58. J’étais catastrophée car j’arrivais de la campagne… Quand je vois ces jeunes femmes qui deviennent grands-mères aujourd’hui, je me dis que lorsqu’elles sont arrivés, moi, j’étais déjà avec des jeunes gens. Maintenant, mes enfants sont grands et je suis grand-mère ! D’ailleurs, Nouria pourrait être ma fille. Elle n’a que deux jours de différence avec la mienne et elle l’a connue avant moi car lorsqu’elle m’a raccompagnée la première fois, elle m’a dit :
« - C’est vrai, tu ressembles à Céline…
-  Mais non, c’est Céline qui me ressemble ! »
Et c’est comme ça que j’ai su qu’elle était en contact avec ma fille, à l’époque où elle était enseignante dans le quartier où Nouria faisait les interclasses.

Quand on était à Stains, on faisait le marché sur Joliot-Curie et c’était plus convivial. Mais aujourd’hui, je suis à Chauffour depuis trente cinq ans et je n’y vais plus que rarement. Je traverse ce coin-là à vitesse grand V pour aller sur Stains et je rencontre rarement des gens que j’ai connus il y a trente ans parce qu’il y a eu un éclatement ! Il y a un tel brassage de populations que c’est logique ! C’est cosmopolite ! Ce n’est plus Paris la plaque tournante ! Ce sont les banlieues ! Ce sont les communes de la grande couronne parisienne. Il est donc rare que je rencontre des Sarcellois que j’ai connus il y a trente ans. Par contre, je les rencontre dans différentes manifestations au travers de l’association. C’est indéniable parce que je renoue avec la partie sociale, c’est-à-dire avec la partie activités associatives…

C’est vrai que quand j’étais dans mon coin, je faisais mon marché dans le centre du Village, qui est resté le marché régional pendant très longtemps. Mais maintenant, c’est ici. C’est à Lochères… Le centre régional, le marché régional, c’est Lochères ou Arnouville. Au Village, il ne subsiste qu’un petit marché, qui est assez cher, et je n’y vais plus… Comme je suis toute seule, je n’ai pas intérêt à faire de grosses réserves ! Ça ne m’intéresse pas !

Installation à Sarcelles : la genèse du quartier Chauffour

Après mon mariage en 61, nous avons d’abord vécu quatre ans à Pierrefitte et mon premier enfant est arrivé. En 65, on s’est installé à Stains parce que nous étions en projet de construction de garage et de station-service. Nous étions en train de changer d’activité, vu que mes beaux-parents vendaient leur graineterie et leur poste à essence. Ils ont toujours été des constructeurs. Ils ont été commerçants de 46 à 74, date à laquelle nous avons emménagé à Sarcelles, quatre ans après avoir acheté. On s’est installé dans notre cabane bambou, un petit chalet de deux pièces, et nous avons construit à l’intérieur. En 74, nous logions au milieu des travaux. Le terrain se trouvait à Chauffour, là où il y a les belles maisons. C’est un quartier résidentiel, près du bois d’Ecouen. Mais, je ne suis pas à Ecouen ! Je suis du côté Sarcelles…

Nous avons acheté en 70 uniquement pour emmener les enfants au grand air, pour qu’ils respirent, parce qu’à Stains, nous étions sur une piste en béton, il y avait de la population et des voitures. Ce n’était pas sécurisant pour eux ! Surtout avec ce trajet, par le bus 142 ! Comme nous n’avions pas la possibilité en une demie journée par semaine d’aller très loin en week-end, nous avons donc choisi un endroit pas très loin de chez nous. Au début, nous n’avions pas l’intention de construire ! Mais, la maladie a fait que nous avons décidé de quitter Stains pour nous établir là-bas définitivement. Nous avions acheté en 70 pour les enfants, pour qu’ils puissent profiter du terrain et du bois. Pour eux, c’était la cabane bambou, le portique, le salon de jardin et tout notre matériel de camping était installé à l’intérieur de nos deux pièces. Ce n’était pas confortable mais on a fait du camping…

D’ailleurs, la majorité des gens qui sont venus dans ce quartier ont commencé comme ça ! Ils étaient au début dans des caravanes et après, ils ont construit ! Les premières maisons rue de la Ruche que l’ont a vues avec des caravanes, c’étaient des gens qui venaient de la région parisienne, de Garges, Stains, Pierrefitte, d’Argenteuil… Ils fuyaient Paris ! Mon mari a même retrouvé des copains qu’il avait connus lorsqu’il était au lycée Jacques Decourt, place Clichy. Á l’origine, c’étaient des anciens demeurant à Paris qui venaient à Chauffour pour respirer. Ils arrivaient avec leur binette le vendredi soir, pour faire leur petit jardin. Ils avaient leur petite cabane bambou, leur petit chalet. Par la suite, ça s’est étalé et c’est devenu le lotissement de Chauffour, avant de se transformer plus tard en quartier résidentiel.

Aujourd’hui, parmi les premiers habitants du quartier, certains sont en retraite, d’autres sont partis en province, d’autres encore sont décédés, notamment les plus anciens, ceux qui étaient déjà là depuis une vingtaine d’années quand nous sommes arrivés… Á l’époque, c’était très convivial ! On s’installait pour le café, l’apéritif et même si on était pas riche, on se passait ce qu’on avait sur le barbecue. Seulement, depuis une vingtaine d’années, tout ça est passé de mode… C’est devenu plus résidentiel, avec un R majuscule, c’est-à-dire que ce n’est plus la même population. Ce sont d’avantage des gens d’un niveau socioprofessionnel supérieur, qui ont quitté leur appartement de banlieue parisienne pour venir chercher la verdure, à proximité du bois d’Ecouen.

Il faut dire que le Village n’est plus ce qu’il était il y a une trentaine d’année ! Á l’époque, après avoir été critiqué, il avait été bien restauré, bien rénové, et il était agréable à vivre. Il y avait encore des boucheries, deux ou trois boulangeries. On pouvait faire des courses ! Il y avait le Prisunic, des magasins de vêtements, une bijouterie, etc. Mais aujourd’hui, de plus en plus de boutiques ferment et depuis une dizaine d’années, se sont des banques qui s’installent. Alors, les gens sont obligés de faire comme moi ! Ils font leurs courses à Ecouen, en traversant le bois…

Subvenir aux besoins de la famille

Au départ, j’ai travaillé avec mon mari pour mes beaux-parents et ensuite, j’ai été femme au foyer déclarée parce que j’ai eu mon deuxième enfant. Mais en 74, comme il fallait bien penser aux finances, j’ai remplacé mon mari qui malheureusement, est tombé gravement malade… J’ai donc cherché du travail et j’ai alors renoué avec les démarches des Assedics, dont j’avais connu les premières en 58, à Saint-Denis. Je me suis adressée au Bureau de la main d’œuvre qui s’appelait désormais le Bureau de l’ANPE et j’ai fait mille et un métiers. J’ai par exemple travaillé pour l’alimentaire.

Mais, j’ai eu de la chance ! Á ce moment-là, même si je n’avais pas beaucoup de diplômes, je pouvais encore faire tout et n’importe quoi, vu que j’avais travaillé à l’origine dans un bureau comptable. Dans ce domaine, on pouvait encore se débrouiller pour trouver du travail dans les années 70s. Or, vingt ans après, cela été beaucoup plus rude… Je me suis vraiment retrouvée confrontée à une autre réalité de démarche emploie… Ce n’était plus du tout le même discours… Déjà, il y avait vingt ans en plus et ce n’était plus du tout les mêmes contacts avec les employeurs…

Dans les années 80s, je prenais ce que pouvais ! Il y avait la nécessité alimentaire et des enfants scolarisés dans le quartier Chauffour, au CES Voltaire et au lycée. Les contraintes étaient différentes ! Il ne fallait donc pas rechigner à faire chaque jour trois heures et demie de transport en travaillant sur Paris. Comme il n’y avait pas de bus, il fallait rentrer à pied de la gare de Saint-Brice… Moi, j’ai travaillé jusqu’à Roissy ! En 74, j’ai retrouvé un poste sur Roissy et c’était une chance, car il n’y avait pas trop de circulation et en une demie heure de temps, de l’endroit où j’étais, je pouvais m’y rendre avec une petite voiture.

Mais à l’époque, une femme qui n’avait pas de gros diplômes pouvait encore se débrouiller, en faisant tout et n’importe quoi… Par exemple, j’inventais n’importe quel CV ! J’ai eu la chance de rencontrer sur mon chemin, des gens qui m’ont permis de voir différemment les choses. J’ai souvent été au chômage ; ça je connais. J’ai d’ailleurs commencé à écrire un bouquin. Mais le problème, c’est qu’à un moment donné, il y a vingt ans de plus et ce n’est plus du tout pareil…

J’ai donc eu la chance de rencontrer des gens dans le Marais. On partait le matin et on rentrait le soir à la maison. C’était un quartier très riche, avec des expositions de peinture, avec des propositions où l’on pouvait participer à des activités. Il n’y avait rien sur Chauffour ! Il n’y avait rien sur Sarcelles ! C’était toujours Lochères, Lochères, Lochères… Mais, quand on n’a pas de voiture et qu’on est du Village, ce n’est pas évident Lochères ! D’ailleurs, du temps de Canacos, on s’est battu !

Au Village, les fermetures de boutiques ont commencé après les inondations de 92. Et puis, il y a eu des bagarres parce que dans les années 80s, j’étais déjà en démarche de travail pour des recyclages que j’ai payés de ma poche, car je n’ai jamais vu un sous des Assedics concernant mes possibilités de revalorisation professionnelle. Comme je suis quelqu’un qui tape dans la butte, qui rentre dans le mur, je me suis bagarrée du temps de Canacos comme du temps de La Montagne pour les rotations du bus 133.

Or, depuis trois ans, il y a une défection par rapport aux possibilités de commodités sur le plan transport. On a de moins en moins le 133 qui va au bois d’Ecouen. Je sais de quoi je parle ! Il n’y a pas que ma personne ! Il y en a d’autres qui sont vieillissantes et qui malheureusement, ne peuvent plus rien faire si elle n’ont pas leurs enfants avec leur véhicule, parce qu’elles ne peuvent plus conduire…

Avant, les gens étaient beaucoup plus solidaires… Ils s’aidaient les uns les autre et étaient beaucoup plus conviviaux… Ils se rendaient davantage service… J’ai été parent d’élèves pendant vingt-deux ans à Chauffour, à Jules Ferry, au CES Voltaire, au lycée Jean-Jacques Rousseau, et j’étais tout le temps en démarche vers les autres associations. J’ai donc été beaucoup plus rapide à aller sur Paris pour faire quelque chose en activité, ce qui m’a permis de reprendre des études à quarante trois ans. Tout ce que j’avais acquis, vingt ans après, ça ne servait plus à rien ! C’est le vécu d’une femme… Et c’est le vécu de certaines femmes ici qui connaissent ça maintenant, à quarante ans…

J’ai fait des études en psycho et en sciences de l’éducation. Je suis devenue formatrice thérapeute mais je n’ai pas exercé du fait de la conjoncture familiale. Mon mari étant gravement malade, il était en arrêt maladie. Il ne pouvait plus travailler avec ses parents. Je n’ai pas fini mes études en 87. J’ai traîné en cours du soir, en recherche de travail. En même temps, je cumulais la démarche emploie, les jobs que je trouvais. J’étais étudiante mais pas comme quelqu’un qui sort du lycée parce que je n’ai jamais eu de Bac. J’étais à Paris VIII en formation continue.

Vie associative et militante

Mon mari et moi, nous avons toujours été impliqués dans les mouvements sociaux, comme d’ailleurs sa famille. Par mes origines, je ne partageais pas la même obédience politique et religieuse que mes beaux-parents mais mon père s’est échappé deux fois de camps de concentration. Il était résistant et ma mère l’a rejoint en 42. Il a été planqué par d’autres résistants mais la Gestapo était là et moi, je suis née dans la nuit du 7 au 8 décembre. Je suis née le 7, avant minuit, et l’on m’a déclarée le 8, à quatre heures du matin. C’étaient les évènements ! Mon père était sur la route pour ravitailler les résistants.

C’est pourquoi d’office, à seize ans, dès qu’il y avait un mouvement, je faisais les piquets de grève quand je travaillais derrière la gare de Pierrefitte pour un centime de l’heure. C’était un franc à l’époque ! Du temps où on était à Stains, on s’est toujours bagarrés par rapport aux évènements sociaux. Lorsque qu’on habitait à Chauffour, mon mari a par exemple aidé les gens que l’on expulsait en hiver ! Il faisait un mètre quatre-vingt six pour cent quarante kilos et il servait de garde du corps entre le commissaire, les pouvoirs publics, l’huissier et le maire, Monsieur Canacos. C’était l’époque de nos luttes, de nos croyances !

Á Stains, mon mari était connu comme le loup blanc ! Les anciens maires de Stains sont des amis de sa famille et quand il est parti en 98, lors de l’incinération, le maire de Stains, Sortan, a mis la main sur le cercueil. C’était un copain d’enfance depuis la pouponnière ! Et les mamans étaient elles aussi des copines d’enfance ! C’était en mars 98 après les élections, monsieur Louis Piernat.

Sarcelles, pour nous, c’est donc du vécu ! C’étaient nos luttes ! Moi, chaque fois qu’il y avait quelque chose par rapport aux parents d’élèves à Jules Ferry, j’étais tout de suite sur la brèche ! Lors des mouvements de 86, en tant qu’étudiante, je faisais le piquet de grève jusqu’à cinq heures du matin !

Á Sarcelles, il y a eu à ce moment le mouvement des lycées. Ma fille était en dernière année et elle suivait le mouvement de Jean-Jacques Rousseau pour aller à Paris VIII. En fait, elle a pris la relève derrière moi, puisque nous avons fait une année en commun. Ensuite, moi, j’ai décroché parce que j’avais autre chose à faire. C’était sa vie et la mienne partait d’un autre côté ! J’ai eu la chance et le bonheur d’avoir reçu une éducation qui me permettait de me retrousser les manches, de rentrer dans le moule et me m’adapter à la situation… D’ailleurs, c’est ma génération qui est comme ça !

J’ai encadré mon mari jusqu’à ses derniers moments… J’ai donc abandonné ma vie professionnelle. En 91, c’était mon dernier poste. Ensuite en 92, je me suis de nouveau retrouvée au chômage parce que j’avais cinquante ans passé… Mais, j’ai eu la chance de toujours rester dans l’encadrement d’une manière ou d’une autre, de m’intéresser, soit dans une association, soit en allant sur Paris approfondir ma formation de formatrice thérapeute.

En 91, j’ai eu l’opportunité de rencontrer sur la Seine-et-Marne des populations Rmistes. Je n’ai pas obtenu de poste sur Sarcelles car chaque fois que j’entreprenais une démarche, je trouvais porte close. On cherchait surtout des nantis diplômes ou des jeunes ; pas des quinquagénaires… J’ai donc eu la chance de rencontrer une association qui s’occupait de la prévention de la délinquance et de la toxicomanie. L’association et le responsable à l’époque ont été longtemps parents d’élèves et dans les mouvements de l’UCPES. J’étais encore en Fac à Paris VIII en 88. L’enseignant formateur et maître de conférence nous a largement investis de sa connaissance, dans la lutte contre la toxicomanie, l’auto psychiatrie et la délinquance, phénomènes nécessitants un regard différent en amont pour la prévention et non en matière de répression.

Faire quoi et avec qui ? J’ai fait partie des états généraux en 88, avec le conseil général du Val d’Oise, parce que j’étais encore en Fac à Paris VIII, de l’association « Parents et amis des détenus » et du CALIC, c’est-à-dire le Comité d’Action et de Lutte contre l’Isolement Carcéral.

J’ai rencontré des gens, des enseignants, que je côtoie toujours. Je les rencontre dans des manifestations, même si j’y vais moins, du fait que j’ai soixante trois ans et que je suis prise par autre chose, par d’autres priorités. Mais mon mari et moi, on a toujours été sur la brèche, pour le social, même si nous n’avions plus d’étiquette politico-religieuse depuis plus trente ans, même si nous étions autonomes. Quand on était à Chauffour, on était concernés par rapport à Lochères. Lorsque j’étais parent d’élèves, c’était salle Saint-Saëns : le Comité d’Union des Parents d’Élèves avec l’intersyndicale des enseignants. J’étais la secrétaire à l’information. J’étais avec des enseignants et en même temps, avec des parents d’élèves, soit lycéens soit au CES Voltaire. Et puis, j’ai rencontré le mouvement en tant qu’étudiante en 86.

Donc, ces femmes ici, quand je les ai rencontrées, cela a été un très grand bonheur. Nouria m’a invitée à l’association Trait d’Union. Cela fait plus de deux ans que je suis avec elle. Je l’aide dans sa tâche mais c’est elle qui assume tout. On m’a bombardé secrétaire mais je donne simplement un coup de main pour la prestation, lorsqu’il y a une manifestation « Thé ou café » car les femmes gardent leurs enfants, leurs petits-enfants, ou bien travaillent. Mais, on partage énormément ! Je leur apporte des choses par rapport à mon ascendance irlandaise et je sais très bien, étant donné leur obédience religieuse, que je ne commettrais pas la gaffe d’amener des trucs du genre quiche lorraine ou choucroute. Cela fait deux ans que je n’en mange pas mais la question n’est pas là !

Quand on se marie à dix-huit ans et demi et que l’on a des beaux-parents bretons qui ont vécu en Algérie, qui ont été cachés par des gens du Bled, ce n’est pas rien ! Ma belle-mère a appris à faire le couscous avec les femmes du pays ! Donc, chez mes beaux parents, la première chose qu’on ma faite, c’est le couscous ! D’ailleurs, j’ai appris à mon tour à le faire avec ma belle-mère qui était bretonne !

Quand les femmes m’ont invitée, c’était l’année de l’Algérie, l’année de la femme et c’était la première fois que je participais à l’invitation de l’association Trait d’Union pour la journée de la femme ! Avant, je n’y participais pas parce que je n’étais pas invitée et j’avais un peu abandonné le clan associatif. Mais, j’ai toujours été en mouvement ! J’avais postulé à Valéry Watteau en tant que secrétaire et ça n’avait pas marché. J’avais postulé en tant que formatrice thérapeute, animatrice, atelier d’écriture, etc., et ça n’avait pas marché non plus. J’avais quarante sept ans révolus et c’était une réalité qu’il fallait accepter…

Par contre bénévolement, en intergénération, je fais du théâtre avec les enfants du quartier. Nous allons jouer le 4 juin à Malraux et je suis ravie d’être la seule de l’intergénération qui n’est pas du quartier, parce que les autres ont été démissionnaires dès le début. Je travaille bénévolement et je ne suis que participante. Mais, je suis ravie d’être avec des gamines qui ont écrit des textes magnifiques et c’est grâce à Trait d’Union que j’ai réembrayé sur le plan associatif.

Je ne peux pas faire abstraction de l’encadrement de mes beaux-parents par rapport à ce monde et de l’éducation de ma mère. Dans les années 50s, nous recevions chez nous des personnes complètement démunies, alors que la guerre d’Algérie avait déjà éclaté. Ces personnes complètement démunies dans les année, 50, en 57 exactement, étaient des algériens, tunisiens, marocains, tous musulmans, travaillaient en fonderie très tôt le matin.

Ces hommes n’avaient rien, même pas de chauffage en Haute-Marne, et on leur offrait le café. Mon beau-père et ma mère étaient gardiens dans une entreprise et c’est moi qui faisais le café au moulin à main, tandis que les hommes fumaient leur cigarette et parlaient un peu de leurs femmes et de leurs enfants… Ma mère était chrétienne catholique ! On allait le dimanche à la messe et aux vêpres. C’est tout ce qu’on avait à la campagne ! Alors, ça mène à tout de rencontrer les gens…

J’ai vraiment ressenti un bonheur immense parce que les femmes de Trait d’Union m’ont donné la corbeille de souvenirs de tout ce que mon mari m’avait apporté lorsque je me suis mariée : toute son enfance… Je suis donc habituée et je tiens à cette richesse, à cette multiculture. C’est pour ça que j’insiste fortement auprès des jeunes pour leur dire que quelles que soient leurs origines, ils sont de Sarcelles, ils sont Sarcelles et qu’il faut qu’ils tiennent le manche du bon côté, car c’est important pour eux…

Mes enfants ont ramé à Sarcelles pour avoir quelque chose à faire. C’est une génération éclatée, qui s’est occupée à l’extérieur de la ville, car il y a vingt ou trente ans, il fallait vraiment s’accrocher pour des activités socioculturelles. Ce n’était jamais le moment… Mon fils a fait de ma musique. Il a quarante et un ans aujourd’hui et il vit en banlieue, mais pas à Sarcelles. Seulement, il y a passé toute sa jeunesse ! Le parc Kennedy, il le connaît comme sa poche ! Il en a vécu tout le folklore, avec des moments très difficiles où il a fallu éradiquer tout un tas de folklores négatifs de sur la ville de Sarcelles. Parce que la sarcellite de Sarcelles a été bombardée pour la venue de De Gaulle en 58, lorsqu’il y avait le mal être de vivre et où la vie associative commençait à balbutier. C’était de démarrage associatif. Certaines choses étaient déjà inscrites dans le Village par rapport à l’animation socioculturelle et ça balbutiait tout doucement sur les mécanismes socioculturels de Lochères. Des bonnes volontés, il y en avait déjà ! Mais, il a fallu que tout s’enchaîne et les choses se sont mises en place petit à petit . Ce n’est pas seulement maintenant que les associations bougent ! Ça existe depuis plus de quarante ou cinquante ans !

On les a rencontrées à Stains, à Pierrefitte, dans les mouvements que nous connaissions mon mari et moi sur le plan social, dans nos luttes, les affichages, le matraquage avec les opposants, etc. Les luttes des classes, dans le quartier, par rapport à Canacos. Mais, il y a eu du bon et du mauvais des deux côtés ! Quand c’était La montagne, c’était pareil ! Lorsqu’on allait manifester contre la fermeture de classes à Chauffour, qu’on occupait les lieux sur Jules Ferry, Mr La Montagne nous recevait !

Seulement maintenant, ce n’est pas évident car les communautés de communes impliquent professionnellement et administrativement une moindre possibilité pour l’élu de recevoir facilement ses administrés. Du temps de Canacos, on pouvait le voir plus facilement. Du temps de La Montagne, c’était par communauté de communes. Tandis qu’actuellement, le maire est d’autant plus absorbé sur le plan administratif par rapport à cette pluri-dimmension intercommunale et départementale, avec le conseil général. Il y a donc une dimension différente et c’est vrai que ce n’est pas évident…Mr Pupponi, on le rencontre, il nous sert la main mais ce n’est pas pareil… La distribution administrative est différente…

Mais, ce n’est pas dû uniquement à l’informatique parce qu’en 85, quand on parlait de communication, je levais les bras qu ciel ! J’étais étudiante tout en étant une adulte et pour moi, c’était un mot qui était plagié à l’époque ! On nous le mettait en sciences de l’éducation mais pour la communication, il n’y a jamais eu autant de fermeture qu’à partir de 85 ! D’où, l’éclatement en 86, par rapport aux étudiants et par rapport aux mouvements qui ont suivi avec les salariés ! Ça a d’ailleurs dérivé jusqu’en 91 par rapport au Koweït. Après le Koweit, mon premier fils n’a pas fait son armée. Il a été réformé du moins s’est arrangé pour l’être. Mon deuxième était Allemagne, et moi j’étais couchée par terre avec les familles à la Bastille ! Les nouvelles générations, sur le quartier de Lochères, n’étaient pas encore impliquées dans ces mouvements. Ce qui fait que maintenant, ils font leur police eux-mêmes. Les bonnes volontés sont là ! Il ne faut pas dire que Sarcelles a engendré automatiquement cette dimension de sarcellite parce qu’elle existait déjà dans les années 60s. « Si tu veux avoir la sarcellite, tu n’as qu’à aller à Sarcelles ! » Ça se disait déjà dans toute la France !

Cette éducation négative, moi je suis triste de voir qu’elle persiste, qu’elle perdure, peu importe les salariés qui côtoient certains lieux comme moi, qui sont dans le mouvement social. Qu’ils soient partenaires sociaux ou pas, ils ont ce mot d’ordre : « Moi, je ne vais pas en banlieue ! » J’ai déjà fait des propositions d’ateliers, il y a une dizaine d’années mais ça ne mord pas ! Paris ne veut pas aller en banlieue ! Par contre, Paris veut bien que nous, les banlieusards, on vienne sur la capitale…

Ce que veulent les femmes ici, c’est pouvoir se retrouver entre elles dans leur quartier et reparler du Bled, reparler de leur couleur locale, parce qu’elle sont appelées dans le mouvement de la vie et souvent, elles n’en ont pas les moyens, pas le temps. Elles ne peuvent pas et « Trait d’Union » est là pour ça…

Elles m’ont acceptée mais ça n’a pas été facile car il y a toujours cette distance liée à la conception. Premièrement, je suis d’éducation judéo-chrétienne même si je ne milite pas, même si je ne suis pas pratiquante. Ma volonté, c’est l’athéisme et la laïcité ; point barre… Mais, j’ai été élevée dans un contexte socioculturel très tolérant. Chez nous tout le monde pouvait rentrer… Chez moi, il y a des SDF qui viennent ! Tout le monde peut venir ! C’est dans ma nature ! Seulement, ce n‘est plus du tout la tendance dans mon quartier car depuis vingt ans, les résidents ont changé, ont une mentalité différente. Ils restent sur leurs prétentions, leurs certitudes, et les gens comme moi dérangent…

Le fait que je sois avec les femmes de « Trait d’Union », certains le comprennent parce qu’il y a des personnes de leur nationalité qui sont dans le quartier et qui ont un certain statut. Ils ont déjà une profession qui leur permet d’être dans le quartier. Mais, le discours de ceux que je connais depuis plus de vingt ans consiste plutôt à dire : « Les nouveaux arrivants qui sont d’origine tunisienne n’ont pas le droit de mettre leur voiture sur mon trottoir ! » Des plots sont donc installés depuis janvier… Moi, j’ai été outrée ! Cela fait trente-cinq ans que je suis dans le quartier et certains sont les copains d’école de mes enfants… Alors, ça m’a heurtée énormément et je me suis dit : « Pourquoi pas les miradors, les mitraillettes et les SS ? »

C’est mon sentiment personnel ! Mais, le fait qu’il y ait un mouvement avec « Trait d’Union, que je rentre tard le soir, que ce soient des personnes différentes du quartier, suscite énormément de mise à distance… Je ne rentre plus chez les gens que j’ai connus, il y a vingt-cinq ans et qui étaient scolarisés avec mes enfants… C’est un fonctionnement de mise à distance… C’est la peur de l’autre… Et je suis triste pour ces personne-là…

Mon mari et moi, nous avons toujours fonctionné différemment. C’est ce qui fait que probablement, j’ai eu davantage de facilités d’être à « Trait d’Union », parmi ces femmes. J’ai été élevée avec tellement de nationalités autour de moi ! Quand j’avais cinq ans, mes copines d’école à Pierrefitte me disaient : « Tu as francisé ton nom parce que tu es boche ! » Ma mère était alsacienne, mon père lorrain et en 72, il m’a appris que nous étions irlandais. Quant à mes beaux-parents, ils étaient bretons bretonnants et avaient vécu en Algérie. Alors, comment voulez-vous que dans ces conditions, je n’ai pas une pluri-dimmension du regard vers l’autre !

Du temps de Canacos, je ne sais plus combien d’ethnies étaient représentées à Sarcelles mais il y en avait deux fois plus qu’aujourd’hui ! Chiliens, Argentins, Péruviens, réfugiés italiens, d’Allemagne de l’Est. Il y en a moins maintenant car ils se sont retrouvés en dehors de Sarcelles où ils ont pu construire leur petite vie… Par contre, il y a beaucoup plus de personnes qui viennent des pays de l’Est. D’ailleurs, il faut savoir qu’il y a un bidonville autour de Sarcelles qui n’existait plus il y a cinquante ans et qui revit actuellement. Il se trouve du côté du Mont de Gif…

Message aux jeunes

Accrochez-vous ! Sarcelles est une belle ville. Mais, vous êtes du bon côté du manche et ne lâchez pas les jeunes… Il n’est pas question d’intégration ! Il est question de droits parce que vous êtes d’ici. Vous êtes la partie intégrante de Sarcelles. Vous êtes Sarcelles !

Entre Aubervilliers, Garges, Sarcelles, Pierrefitte, c’était la guerre des clans quand on était jeunes ! Mais aujourd’hui, concernant Sarcelles, je rembarre les gens à chaque fois parce que j’ai toujours des contacts avec les associations sur Paris, par rapport à mon milieu professionnel et je rencontre toujours les gens que je connais depuis vingt ans, qui m’ont mise sur la place pour rentrer en Fac à quarante trois ans. Souvent, ils me disent :
« - Ça va ? Il n’y a pas trop de problèmes à Sarcelles ! Surtout avec les échauffourées !
-  Écoute mon petit coco, tu n’as qu’à venir chez moi ! Il n’y a pas de bus mais ce n’est pas grave. Tu viens passer la journée avec moi. Je vais t’emmener à l’association Trait d’Union et on va rencontrer les femmes, on va rencontrer les jeunes. »

Le jour où se sont produites les échauffourées, nous étions en pleine fête de l’Aïd Moi, j’ai servi avec Zakiyah le thé, le café et les pâtisseries et on n’a rien entendu ! Il faut savoir que chaque fois qu’il y a une fête qui se fait au Barnum du Champ de Foire, il n’y a jamais rien, parce qu’il y a un service d’ordre adéquat. D’ailleurs, je suis partie au début sans prévenir et je me suis fait engueuler la semaine d’après. Lors de la première fête à laquelle vous m’aviez invitée, je suis rentrée toute seule à pied au bois d’Ecouen, à deux heures du matin, au milieu de la nuit, et elles m’ont toutes attrapée ! Je dirais même plus engueulée ! Mais, j’ai dit : « Cela fait trente-cinq ans que je suis à Sarcelles et je ne me suis jamais fait bousculer ! Jamais ! Que je traverse Lochères ou Saint-Brice à minuit une heure du matin ! Je suis rentrée de Fac à des heures pas possibles ! »

J’ai assisté aux évènements de 86… J’y étais quand il y a eu les brigades mobiles… Á cinq heures du matin on allait à Panam ! Quand je rentrais par le premier train ou quand il n’y avait pas de train, quand les chauffeurs de taxi à la gare du Nord ne voulaient pas me ramener, quand il y avait du sang par terre à la Sorbonne, quand j’étais en piquet de grève avec les étudiants… Parce que j’étais étudiante en 86 ! Et il y avait du sang avec les brigades mobiles ! Le petit jeune rue Dauphine, qui s’est fait abattre et qu’on a commémoré pendant deux trois ans ; on y allait tous les ans… Je revenais à cinq heures du matin et je me faisais quand même attraper par mon mari ! On faisait les piquets de grève… Mais, les gens me disaient :
« - Tu ne crains rien à Sarcelles ?
-  Je n’ai jamais rien eu ! Jamais ! »
La seule fois où je me suis fait bousculer et c’est encore dans ma mémoire, c’est par un bon Français bon teint… Il m’a tabassée sur le parking d’Aldi et personne n’est sorti… Même un parent d’élèves que je connaissais depuis plus de vingt ans n’a rien fait… Il n’est pas descendu de sa voiture et a baissé sa glace pour regarder la scène…

Alors les jeunes, ne lâchez pas le manche ! Vous l’avez du bon côté…


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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