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Récit

Tu es recherché par les Boches...

dimanche 28 février 2010, par Frederic Praud

Je suis né à Lisieux, petit-fils de paysans. Ma grand-mère maternelle était agricultrice. Mon grand père maternel qui avait fait la guerre de 1870, était déjà très vieux quand je l’ai connu. Mes grands parents paternels étaient pêcheurs. Mon père est originaire de Saint Vaast la Hougue et ma mère de Sainte Mère l’Eglise. Mon père est revenu gazé de la guerre 14/18. Il est rentré aux chemins de fer mais comme il était à l’essai lors des grèves de 1920, il a été licencié. Il s’est retrouvé fonctionnaire employé à l’octroi. Il contrôlait les entrées de la ville de Lisieux. Les paysans qui voulaient entrer en ville s’arrêtaient à chaque entrée pour déclarer ce qu’ils avaient. Mon père avait un petit logement de fonction, un bureau qui faisait cuisine et salle à manger, la cave et deux chambres. Nous avions un petit jardin. J’avais onze ans quand j’ai perdu mon père des suites des gaz.

J’ai toujours connu mon père malade. Il ne fumait pas. Il buvait de l’eau légèrement rougie. Son intérieur n’acceptait pas tout. Vers 1928/1930, il avait fait une demande de réforme. Il était allé à Caen pour une visite médicale et on lui avait répondu, "des gazés et des mutilés comme vous, il y en a de trop !". Il est mort dans des souffrances atroces.

Quand il est décédé ma mère perdait tout, notamment le logement de l’octroi. Trois mois après elle a dû déménager et trouver de l’argent. On avait fait un bel enterrement à mon père car il était adjudant-chef de carrière dans l’armée à la fin de la guerre. Il fut décoré de la légion d’honneur.
Il a eu un enterrement de première classe payé par la ville de Lisieux mais le soir, personne n’est venu voir ce qu’il y avait dans la marmite. Personne ne s’est inquiété pour ma mère quand elle a dû déménager de l’octroi. Elle a dû se débrouiller avec ses trois garçons, mon frère aîné qui était prêt à partir au service militaire, mon autre frère qui préparait des cours pour passer une bourse et moi qui préparais mon certificat d’études.

Elle a récupéré ses meubles et a touché une pension très minime. Pour vivre, elle faisait des ménages, lavoirs et repassages. Nous avions un escalier qui montait à la cuisine. Nous avions trois chambres.

Le mobilier de chez ma grand-mère était sobre. Je me souviens de l’âtre avec sa marmite où elle faisait sa soupe, de la table commune avec l’étagère à pain, le garde-manger, une alcôve pour dormir. Le sol était en terre battue. C’était toute leur richesse avec quelques volailles et lapins. Ils étaient heureux. Ils économisaient tout. Mon grand-père n’avait pas de retraite. Ma grand-mère se levait à six heures du matin pour aller traire ses vaches au champ. Elle s’occupait de ses poules, ses lapins et de son jardin. Le mercredi, elle allait toucher l’argent de son lait. Le samedi, elle partait au marché avec quelques légumes, des œufs, du beurre qu’elle avait baratté. Elle faisait ses courses avec ça. Ils vivaient mieux que nous. La grosse lessive se faisait deux fois par an, au printemps et en automne. Il faut bien savoir d’où nous sommes partis dans ce siècle.

J’ai fait ma première communion. C’était une obligation. Nous avions catéchisme le mardi de onze heures à midi, le jeudi matin et le samedi. Nous avions la messe obligatoire le dimanche. Nous ressentions les privilèges liés à la richesse lors de la communion. Comme nous n’étions pas riches, j’avais un cierge fin à porter mais le pauvre dont les parents avaient de l’argent avait un énorme cierge qu’il avait du mal à tenir avec ses deux mains. J’étais content. Il y avait également un concours de beauté dans l’habillement. Je suis chrétien mais déteste les gens qui vont parader à l’église, montrer leur chapeau, leur robe.

J’étais à l’école publique car le privé était cher à l’époque. Mes parents étaient catholiques mais pas "culs bénis". Ils n’auraient jamais accepté que j’aille en école privée. Mon père était un républicain. Il avait une rigidité de morale et de vie. Depuis sa disparition en 1933, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à lui. Il m’a donné des valeurs ainsi qu’à tout son entourage, notamment mes frères. Nous avons réussi à les transmettre à nos enfants.

Une institutrice enseignait lors de ma première année d’école. J’étais gaucher. Son premier travail fut de m’attacher le bras gauche derrière au banc, "et tu écris de la main droite !" Il fallait que j’écrive absolument de la main droite ce que je n’arrivais pas à faire. Finalement j’écris très mal de cette main droite. J’ai des enfants gauchers et je leur ai toujours dit, "si on vous contredit dans votre nature, vous me le dîtes ! J’en ai assez souffert moralement." J’en souffre encore.

Les instituteurs étaient durs mais je les admire car ils donnaient leur savoir. Nous portions un béret que nous enlevions quand nous les croisions dans la rue. Ils étaient de grande valeur. Monsieur Lechevalier, directeur de notre école, avait onze maîtres sous ses ordres. Cet homme passait des jeudis à prendre des élèves pour les pousser, soutenir ceux qu’il voyait susceptibles de faire quelque chose. Il sacrifiait son jour de repos. J’ai eu une grande admiration pour lui après la guerre car quand je suis entré des camps, j’ai demandé de ses nouvelles. On m’a répondu, "Monsieur Lechevalier est toujours là mais il n’est plus dans l’instruction publique car il avait refusé de renier la franc-maçonnerie quand les boches sont arrivés". Il a été remis dans ses droits après la guerre.

J’avais eu la jambe cassée. Je devais rester allongé avec une attelle et un maître, Monsieur Rick venait deux fois par semaine m’apporter mes leçons, me faire faire mes devoirs et ce pendant deux mois. On apprend comme ça les valeurs de l’enseignement. Leur dévouement était là.

J’ai donc dû travailler aussitôt l’obtention de mon Certificat d’Etudes. Ma mère m’annonce, "il y a une place de libre là-bas. On demande quelqu’un pour être apprenti charcutier. Tu y vas." Je me suis donc retrouvé apprenti. J’ai bien appris mon métier. J’ai commencé à travailler en 1935 comme apprenti charcutier. Je gagnais 20 francs par mois, nourri mais une veste coûtait 20 francs. Le premier et deuxième mois, j’avais 20 francs mais rien le troisième mois car on nous retenait l’impôt cellulaire (l’impôt sur le revenu) et les assurances sociales.

Tous les trois mois, nous donnions une feuille d’assurance sociale au patron et le troisième mois sautait. Je gagnais donc 40 francs par trimestre, somme que je donnais rubis sur l’ongle à ma mère. J’avais de temps en temps une pièce dans la mesure de ce que ma mère pouvait faire. Mon frère aîné était resté à l’armée où il a fait toute sa carrière. Mon second frère s’est engagé en 1938. J’ai continué mon travail jusqu’à la guerre.

Nous embauchions à six heures du matin, le lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi jusqu’à neuf heures le soir et ce à partir de 12 ans. Le samedi, nous embauchions à cinq heures du matin car nous avions le marché. Les métiers de bouche n’avaient pas d’horaires. C’était une petite charcuterie avec le patron, la patronne un commis et moi. L’apprenti faisait toute la "merde", laver les grosses gamelles, nettoyer les boyaux, le plus bas du boulot. Une fois fini tout ça, j’avais le droit de venir à "l’avance" ( à la table de travail).

Je commençais six heures. Dans le couloir attendaient les bacs avec les boyaux des cochons tués dans la semaine. Je me suis vu casser la glace des bidons où étaient les boyaux. Être élevé à la dure m’a servi par la suite. On ne comptait pas le temps d’apprentissage. Il n’y avait pas de contrat avec un patron. Si cela ne marchait pas "l’arpet" pouvait être mis à la porte à tout moment. Je suis resté deux ans chez lui. En 1936 j’avais fini mon apprentissage. J’étais commis à l’époque. Il ne s’est rien passé à Lisieux. 36 était nécessaire parce que l’ouvrier était encore un esclave.

On n’avait pas les moyens d’avoir la radio et nous ne lisions pas le journal. J’ai entendu parler des vacances en 1937 chez mon deuxième patron, Monsieur Duval. Il me dit vers le mois d’août, "tu as le droit à des vacances. Tu vas partir le samedi soir et tu reviendras vendredi prochain pour reprendre ton boulot samedi." Je n’ai eu qu’une semaine et non 15 jours. Je suis allé chez mes grands-parents. Ce furent mes seules vacances avant la guerre. En 1938, Lisieux accueillit le cardinal Pacelli venu inaugurer la Basilique, nous n’avons donc pas eu de vacances. Les vacances étaient attribuées mais non obligatoire dans mon métier.

Quand les allemands sont arrivés, je n’ai pas accepté la situation. Je me suis rebellé. J’ai été arrêté une fois à Trouville car j’avais balancé un seau d’eau à la figure d’un boche. Il réquisitionnait le laboratoire où l’on travaillait. Quand ces messieurs venaient, il fallait que l’on s’écarte et qu’on les laisse faire. Ils apportaient leur cochon et faisaient leur cuisine. J’étais dans la cour à faire mon travail quand un allemand voulut me prendre le seau d’eau que j’avais dans les mains. "J’ai besoin de ce seau d’eau !" Je n’ai pas compris ce qu’il disait. Il me faisait ch….. alors je lui ai balancé le seau d’eau. Je me suis retrouvé à la kommandantur le soir même. La corvée n’a pas été grande, simplement des menaces. Ils ont fait venir ma mère de Lisieux pour qu’elle me fasse sortir. J’étais mineur en 40. Je n’avais que 18 ans. J’ai eu un bon sermon de ces messieurs.

J’ai eu une autre histoire après et ma patronne, comme on ne travaillait pas beaucoup, me demande alors, "tu sais, il ne faudrait pas que tu restes. Il va t’arriver des histoires." "Oui, je sais." Je suis donc parti en zone libre mais que faire.
L’armée de l’armistice se recomposait. Je voulais rejoindre mes deux frères en Tunisie. Je savais par eux qu’en m’engageant au sixième génie à Leblanc, on pouvait bénéficier de permutations avec le 34 ème génie de Bizerte où étaient mes frères. J’en prends pour cinq ans. Je fais le peloton et j’ai été nommé sous-off. Mais au moment de partir en Tunisie, les boches ont envahi la zone libre le 11 novembre 1942. Je n’ai donc pas pu partir même si j’avais un permutant. Nous avons été démobilisés en moins de deux. La compagnie était en marche. Une estafette arrive et va discuter avec le "pitaine". Au rassemblement, nous rentrons armes à la bretelle.

Arrivé à Leblanc, armes sur l’épaule au pas cadencé, nous arrêtons rendre les honneurs au monument aux morts. Nous rentrons au casernement, dans nos baraques. Les sous-officiers nous disent, "nous devons rendre tous les fusils mais cassez les percuteurs." Nous avons cassé les percuteurs dans les rainures de la table et avons rendu les fusils. Le lendemain matin, les allemands arrivaient alors que nous étions en train de rendre les couleurs sans armes. Les boches arrivent avec leur drapeau à croix gammée. Ils descendent de leur camionnette et viennent vers le drapeau. Le lieutenant fait descendre le drapeau et annonce "rompez les rangs". Il ne voulait pas que l’on rende les honneurs au drapeau allemand.

Nous sommes rentrés dans les baraquements et avons reçu immédiatement trois mois de soldes, des cartes d’alimentation et une feuille de route pour aller où nous voulions.. "Emportez votre paquetage et ce que vous voulez". J’avais 20 ans. Nous discutons avec des copains. L’un était des Pyrénées. Il annonce, "je rentre chez moi dans les Pyrénées."
Un autre était plus averti que nous. C’était un ancien enfant de troupe qui avait été cassé. Il nous dit, "j’ai bien envie d’aller dans les Pyrénées et d’essayer de passer en Espagne." Nous étions quatre à partir à Montrejaut. Pendant l’hiver, nous essayons de passer en Espagne sans succès. Nous sommes revenus. Mais il fallait vivre avec le peu de réserve que nous avions. Avec notre feuille de démobilisation, nous touchions de l’argent à la préfecture pendant six mois. Les ressources s’épuisent. "Bon, je rentre chez moi à Lisieux". Il n’y avait pas tellement de travail et pas le choix, travailler pour les boches ou rien. J’’ai réussi à faire deux ou trois bricoles.

Un jour ma mère m’annonce, "tiens. Tu es convoqué au commissariat de police. Oui, tu as encore roulé avec ton vélo sans plaque de contrôle !" "Mais non". Je vais au commissariat. "Voilà, Monsieur Travert… vous signez ça." "C’est quoi ça ?" Je regarde leur feuille : accepte de partir travailler en Allemagne. J’ai attrapé la feuille et leur ai dit, "ce pain là, je n’en bouffe pas. Au revoir !" Me voilà parti. Quinze jours après un flic m’attend à la maison. "Travert, tu viens avec moi au commissariat." "Pourquoi ?" "Tu verras bien !" Je vais avec lui au commissariat. Je vois toujours le même civil. Il me dit, "je marque : Refuse." Je prends le papier et le déchire, "moi je ne pars pas !" Je rentre chez moi. Ma mère était allée chercher des cartes d’alimentation mais il n’y en avait plus pour moi.

Quelques temps après un inconnu vient me voir et me dit, " tu es recherché par les boches ?" " Oui, je suis recherché." " Tu fais ce que tu veux. Moi, je ne peux que te dire ça. Une adresse, si tu veux, tu y vas. Tu te rends à Paris à la gare de l’Est au bureau des douanes et tu demandes telle personne." Je vais à Paris en resquillant le train car je n’avais pas les moyens. Je vais à ce fameux bureau des douanes. Je vais voir cette personne. "Oui, je m’occupe de toi tout à l’heure." J’attends mais où suis-je ? Le cerveau travaille à ce moment-là... "Viens avec moi !" Je suis le gars dans le métro. On arrive à Ivry. Il sonne à une porte, me fait rentrer là et part. "Au revoir, je m’en vais."

Un gars se présente, "Grégoire". Il me demande, "qu’est ce qui t’arrives ?" Je lui explique. "Bon, tu vas coucher là ce soir." Mais je ne savais toujours pas où je mettais les pieds. Le recrutement était fait avec prudence. Le lendemain nous sommes partis à vélo d’Ivry à Milly la Forêt. Arrivé à Milly, on m’a emmené dans le café qui a été détruit dans l’incendie quand nous avons été arrêtés. On m’a emmené dans une grande ferme et considéré officiellement comme un parisien travailleur qui vient se refaire une santé. J’étais dans la résistance.

Après la guerre, on m’a demandé, "tu sais comment tu es parti là-bas ? Scipion t’a fait partir". Scipion était un monsieur qui avait travaillé avec mon père à l’octroi de Lisieux. Il avait créé un réseau de résistance à Lisieux. Quand il a vu qu’on me retirait les cartes d’alimentation à la Mairie, il m’a mis dans les mains de ce gars-là que je n’ai jamais revu. Je n’ai rien dit à ma mère... la pauvre. Elle me croyait disparu ! Les boches auraient pu venir l’interroger.

J’ai donc passé de 43 à avril 44 dans la résistance. Je n’étais qu’un agent de liaison pour la résistance. Je faisais des petites courses. J’allais chercher des prospectus, des journaux, des armes, une mitraillette, deux pétards… ça dépendait. Le commandant Janin et le lieutenant Grégoire ne devaient pas être pris. S’ils étaient pris c’était la catastrophe. Nous nous sommes battus le peu que nous avons pu mais quand vous avez simplement un parabellum avec un chargeur, on ne va pas loin avec ça. Nous nous sommes battus pendant une bonne heure puis les allemands nous ont délogés à la grenade incendiaire. Je suis sorti dans la cour les mains en l’air et j’ai vu les copains (non les hommes car j’étais un gamin) le long du mur les bras en l’air. J’ai eu un réflexe de jeune, "la première à droite, c’est pour moi !" Je n’ai pas couru longtemps. Ils m’ont descendu et soigné à l’hôpital de la Pitié à Paris, dans un pavillon spécial appelé autrefois "le pavillon des fous." J’avais reçu deux balles dans la cuisse et une dans la hanche. Tout le groupe a été arrêté. Nous sommes allés à Fresnes et étions 25 à partir à Buchenwald. Nous sommes revenus à 5.

J’ai été libéré par les américains du côté de Dachau. Le camp de Buchenwald a commencé a être évacué le 8 avril. Il y eut deux convois de 5000 dont un a disparu complètement. Ils sont tous morts. Je faisais partie du deuxième convoi de 5000. Nous avons fini à 500 du côté de Munich. D’avoir été élevé à la dure m’a servi à survivre. Je n’y suis pas allé longtemps. Je n’aurais pas pu faire un tel parcours à Buchenwald pendant deux ans. C’était impossible.

Chaque convoi était matriculé. Nous étions le 76000. Il y eut ensuite les 78000 qui venaient de Compiègne, le dernier convoi arrivé. Les autres étaient des 40000 dont faisait partie Marcel Paul qui avait été ministre de la production industrielle. Les 40000 furent les seuls tatoués à Buchenwald car ils étaient passés à Auschwitz pour être gazés en répression de l’assassinat de Pucheux en Algérie. Ils devaient être exterminés mais les anglais ont été mis au courant et ont dit aux allemands "si vous faîtes ça, on fait pareil !". Ce convoi de ces 40000 est revenu à Buchenwald sans aucun dégât. Nous avons survécu mais il y a une chose que je dirais toujours, "plus jamais ça et n’oublions pas ! Ce n’est pas le nombre de coups de trique que nous pouvons recevoir qui va faire notre histoire mais le danger de ces régimes totalitaires de droite ou de gauche." C’est très bien qu’il y ait des partis de droite ou de gauche dans la république, mais les extrêmes sont dangereuses.

À Buchenwald, nous arrivions à avoir des radios que nous écoutions, notamment lors de la libération de Paris le 25 août 44. Venant d’arriver à Buchenwald le 20 août 44, nous étions écœurés d’entendre, de savoir comment se conduisait cette soi disant résistance.

Toute ma famille habitait dans le coin du débarquement. Je l’ai vécu à travers le témoignage de ma grand-mère et de mes oncles restés là-bas. Emontville est à six kilomètres de sainte Mère l’Eglise. Ils m’ont raconté comment se sont tenus certains américains. Il y a eu des viols. Le soldat normal ne fait pas ça.

En rentrant de captivité, j’ai repris tranquillement mon travail à Saint Lô. J’ai toujours travaillé chez des patrons. Il n’y avait plus rien à Lisieux. Ma mère avait tout perdu suite aux bombardements de la ville. J’ai entendu deux versions sur l’origine de toutes ces destructions. Les américains auraient bombardé de trop haut et les allemands auraient achevé le travail en mettant le feu.

Je suis passé de la boucherie à la cuisine et j’ai terminé ma carrière comme chef de cuisine au Terminus, à la Gare Saint Lazare à Paris. J’ai trouvé une place dans le restaurant Critérion Saint Lazare à Paris en 46. J’ai connu ma femme en 1949, tout simplement "en chassant". On s’est connus. On s’est aimés et on s’est mariés. Ma femme était divorcée de son premier mari. Elle avait une fille que j’ai prise sous mon égide.

Nous avons vécu jusqu’en 1955 sans être mariés. Mes frères étaient à l’armée en Afrique. Ma mère nous recevait quand même. Elle avait retrouvé une vieille maison de ma grand-mère dans le cotentin. Les autres personnes de ma famille ne nous recevaient pas. Les gens sont bêtes. En 1951, je propose d’aller faire un tour en Normandie. Notre première fille venait de naître. Mon parrain, frère de ma mère, ne nous a pas ouvert la porte. Un seul nous a accueillis dans le village, c’était le curé. Il m’avait reçu parce qu’il rentrait de captivité. "Tu sais, je ne suis pas marié." "Qu’est-ce que ça peut faire ? C’est ton problème à toi et pas celui des autres."

Nous nous sommes mariés en 55. Trois enfants ont assisté à notre mariage. Nous nous sommes mariés à la mairie du 13ème, avec deux témoins. Nous avons fait un gueuleton avec deux truites dans notre chambre d’hôtel. Nous n’avions pas les moyens de nous offrir le restaurant.

Je n’ai rien voulu de particulier pour mes enfants. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu. Nous étions une famille moyenne car élever cinq enfants avec un salaire, il faut savoir faire des sacrifices. Dans les années 50, j’envoyais ma femme et mes enfants en vacances et je restais au travail. Mes 15 jours travaillés de vacances me payaient les vacances de mes enfants et de ma femme

Nous habitions à Sarcelles. En 1960, nous ne trouvions rien pour nous loger. Mon passage en camp de concentration m’a aidé. Le ministre de la construction de l’époque m’a trouvé un logement mais je ne voulais pas lui demander ! Quelqu’un me connaissant a écrit à Sudreau expliquant ma situation. Sudreau m’a alors téléphoné à mon travail au Terminus Saint Lazare pour me demander de venir le voir. J’avais un logement huit jours après.

Tout le monde est allé à l’école dans le public et tout le monde continue à le faire. L’aînée de la famille a travaillé dans la couture. L’aînée de nos enfants a passé son CAP de charcutière au lycée Ferrandi en plein mai 68. La troisième travaille dans l’agroalimentaire en Bretagne. Le quatrième, un garçon s’est fait lui-même. Il aimait tout sauf les études. Il est rentré dans une entreprise d’électricité et a appris son travail. Quand il est rentré de l’armée, il s’est rendu compte qu’il lui manquait quelque chose. Il a demandé à un de mes neveux qui avait son bac de le "faire bûcher". Le dernier, Lionel est boucher.

Je me sens un peu responsable d’avoir essayé de donner à mes enfants ce que je n’ai pas eu moi-même. Ils n’en ont pas abusé. Nous n’avions pas les moyens d’acheter beaucoup de jouets. Avec mes ristournes, ma paye devenait plus conséquente. J’en donnais une bonne partie à ma femme mais j’en gardais pour faire des cadeaux à mes enfants. Je leur achetais ce dont je sentais qu’ils avaient envie. C’est l’amour d’un père. Je me suis trompé un jour dans un jeu car il me faisait envie. J’ai acheté le jeu au passage du Havre à Saint Lazare. J’ai pensé, "ils vont être heureux" mais ce fut un bide car je leur avais acheté ce que j’aurais voulu.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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