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L’étoile jaune était affreuse... ils étaient bousculés...

MME SIMONE LECLERC NEE EN 1921 à Paris

dimanche 9 décembre 2007, par Frederic Praud

texte Frederic Praud


Je suis née à paris 13ème d’un père ouvrier boulanger et d’une mère couturière. J’étais une jeune fille très gâtée, dont on s’occupait bien. J’ai reçu beaucoup d’amour autour de moi, de la part de mes proches, ce que je souhaite à tout le monde La famille comptait énormément mais nous étions libres de sortir… une jeunesse insouciante normale où nous pouvions sortir au cinéma au bal. Nous rêvions au prince charmant. Nous ne faisions pas attention à la politique, au Front populaire. La seule usine proche de chez nous était Panhard et Levassor, une fabrique de voitures.

Je ne sentais aucune pression d’une éventuelle guerre qui aurait pu arriver. Mon père qui avait fait la guerre 1914, n’a jamais eu de haine contre les Allemands.

J’ai appris la déclaration de guerre par la TSF. L’avis de mobilisation était affiché partout ! J’avais dix-neuf ans mais cela ne m’a pas atteint en tant que fille unique. Je n’ai pas eu peur et personne autour de moi n’a été touché.

Nous sommes partis en exode en 1940 car des tas de bruits courraient sur les Allemands, sur ce qu’ils avaient fait en 1914. Mon père a décidé de s’en aller mais ils nous ont rattrapés sur la route. Les Italiens nous bombardaient et nous mitraillaient sur la route. De nombreuses personnes étaient tuées. Nous sommes partis à pied. Abandonner la maison, nous a fait un peu mal au cœur. Nous avons vu des vieillards transportés en voiture à bébé. Tout le monde se sauvait. Les Allemands nous ont rejoint sur la route d’Orléans. Nous nous sommes donc arrêtés et sommes revenus.

L’armée française était en déroute avec nous. Ils avaient des fusils et des munitions qui ne correspondaient pas. Ils ne pouvaient pas s’en servir !

Nous devions revenir à pied. Nous avions faim… Je vois un jeune soldat allemand en train de manger entre deux chevaux. J’ai dit à ma mère, « On va manger ! » Nous sommes allés le voir. Je suis passé entre les deux chevaux… et lui ai fait comprendre que nous avions faim par geste. Il nous a donné du pain et de la viande. Je reculais mais les chevaux ont eu peur. L’Allemand m’a rattrapé de justesse avant que les chevaux ne me donnent un coup de sabot.

L’occupation au quotidien

Tout le monde a repris le travail… J’avais vingt et un ans et ne travaillais pas. Mes parents ne voulaient pas que je sorte car la Gestapo prenait les jeunes dans la rue et les envoyait travailler en Allemagne.

Deux amies avaient été raflées dans la rue et envoyées en Allemagne. Elles sont fort heureusement revenues.

J’ai trouvé du travail chez une petite mercière du quartier. Je me contentais de rester dans son magasin. Je ne faisais jamais de long chemin à l’extérieur de la maison.

Nous sommes presque morts de faim. Combien de soirs nous sommes nous couchés sans manger ? Il n’y avait rien. Le marché noir s’est petit à petit développé et nous avons pu améliorer l’ordinaire qui se composait de ce que les cartes d’alimentations nous permettaient.

La Gestapo venait chercher les juifs. Une famille que l’on connaissait habitait l’immeuble en face du nôtre. La Gestapo est arrivée un jour. Le monsieur s’est jeté par la fenêtre du troisième étage…. Epouvantable. Il a préféré le suicide !

Nous avions un petit cordonnier juif polonais, très pauvre. Nous lui donnions nos chaussures à réparer. Il vivait dans une petite bicoque avec sa femme et ses trois enfants. La fille aînée était un peu plus jeune que moi. Je la connaissais. Nous ne les avons plus vus d’un jour à l’autre. Nous avons appris quelques temps après qu’ils avaient été dénoncés et que la Gestapo était venue les chercher. Affreux ! Ils sont tous partis… sauf la fille aînée qui était à son cours de sténodactylo. A son retour, elle n’avait plus de famille ! Ses voisins, très gentils, l’ont cachée pendant deux ans. Personne ne disait rien…
Nous l’avons rencontrée dans la rue quand les Américains sont arrivés. J’étais avec ma mère. Elle nous a dit : « Vous savez, je n’arrive pas à le croire. Ce n’est pas possible ce qui est arrivé ! Je n’arrive pas à le croire… »
On ne peut pas oublier ça. Cette petite famille si gentille, si pauvre…
L’étoile jaune était affreuse. Ils ne pouvaient pas sortir avec ça, ils ne pouvaient rien faire. Ils étaient bousculés… Les gens sont méchants !

Mes parents avaient des amis juifs qui ont été raflés en 1944. Ils ont été envoyés à Drancy mais les Américains sont arrivés le jour où ils devaient partir pour l’Allemagne. C’est ce qui les a sauvés ! Comment peut-on faire des choses pareilles ?

Nous espérions que les choses allaient changer un jour. Mais, on ne savait pas !
Vraiment rien !

Un jour béni de 1944, nous avons entendu l’annonce du débarquement.
« Les américains ont débarqué.
-  Ce n’est pas vrai !
-  En Normandie…
-  C’est une blague ?"
Nous n’arrivions pas à le croire. Nous ne pouvions pas le croire ! Ce n’était pas possible ! Mais, ils sont arrivés. Des pauvres gars sont tombés pour nous libérer.

Nous suivions les différentes étapes de la libération par la TSF, les informations anglaises. Un jour, nous les avons vu apparaître… J’étais avec ma mère en train de faire des commissions dans l’avenue d’Italie. Ils sont rentrés par la porte d’Italie sur des chars. Quand nous les avons vus, nous nous sommes tous embrassés… Ils distribuaient des chewing-gums à tout le monde.

Les petits Français sont arrivés derrière. Oh lala ! C’était une orgie de baisers ! Tout le monde était autour d’eux.

Nous avons connu un pasteur noir. Il parlait un peu le français. On l’a invité. Il était content. Il est venu avec une grande musette pleine de ravitaillement. C’était Noël ! Tellement merveilleux, tellement inattendu !

De Gaulle est arrivé quelques jours après. Il devait aller à un service à Notre-Dame. Nous avons fait le trajet à pied pour le voir mais il restait des Allemands sur les toits qui nous mitraillaient. Il nous fallait faire des plongeons.
Mon père nous a soudainement poussées dans un café vide, sous les banquettes tellement cela mitraillait. Des gens ont été tués comme ça ! L’ambiance devant Notre Dame est indescriptible… formidable. Cela vous redonnait la vie !

Message aux jeunes :

Il ne faut pas que cela réveille des haines chez les jeunes. Ce sont des choses du passé dues à un homme, à un monstre. Ce n’est pas la faute du peuple allemand. Je ne veux pas les soutenir mais être juste. La haine est mauvaise et empêche d’être heureux.

Il faut oublier tout cela, ces années terribles et tendre la main. Il ne faut pas oublier qu’il y a des braves gens partout.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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