ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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Conte :

Chants des Cygnes

Il était une fois un cygne qui vivait sur un lac immense. Il était gracieux et doux, mais très malheureux. En effet, tout près de l’endroit où il vivait, d’autres animaux coulaient des jours heureux parmi les leurs - Cette histoire est dédiée aux élèves du lycée André Malraux

vendredi 23 avril 2010, par FIROUZEH EPHREME

Chants des Cygnes}

Il était une fois un cygne qui vivait sur un lac immense. Il était gracieux et doux, mais très malheureux. En effet, tout près de l’endroit où il vivait, d’autres animaux coulaient des jours heureux parmi les leurs : zèbres, gazelles, éléphants, chevaux sauvages, ainsi qu’autres tigres, panthères, lions et oiseaux migrateurs qui s’élançaient vers le ciel à l’heure de la migration. Mais le cygne vivait seul, sans pouvoir partager un quelconque centre d’intérêt avec quiconque. La tigresse chassait, défendait son territoire, et tout le monde la redoutait. La girafe au long cou levait la tête pour savourer les feuilles en haut des arbres. Les rhinocéros ressemblaient à des chevaliers en armure, et le guépard était le plus rapide de tous avec son beau pelage tacheté.

Cependant, tout n’était pas aussi simple ! Derrière ces images paisibles, la jungle suivait ses lois, et les scènes insolites ne manquaient pas. Tous savaient que lorsque la tigresse ratait sa proie face aux singes, ces derniers s’en donnaient à cœur joie pour se moquer d’elle. Réfugiés dans les branches des plus grands arbres, les singes faisaient leurs besoins pour montrer à leur redoutable prédateur, la tigresse, qu’elle n’était pas aussi forte qu’elle le pensait et qu’ils l’attendaient au tournant par une petite leçon de mépris. Quant au pelage du guépard, réputé dans le monde entier, il faisait son malheur. Tous ces animaux avaient un ennemi en commun : les chasseurs ! Ceux-ci venaient de près ou de loin pour le plaisir de chasser ou dans le but de gagner quelque argent. Et tous engageaient les meilleurs guides vivant dans les villages des alentours.

Shiva habitait dans le village le plus proche de la forêt. Cette jeune fille au teint brun avait des cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules, et ses joues prenaient du relief lorsqu’elle riait en laissant apparaître ses dents blanches parfaitement alignées. Son air aimable était trompeur car, en fait, la jeune fille était plutôt solitaire. Frêle malgré ses quatorze ans, elle ne possédait qu’un éléphant nommé Jahan. Il y a quelque temps encore, elle vivait heureuse au sein de sa famille, mais après la disparition soudaine de ses parents, sa tante et son oncle l’avaient recueillie chez eux. Avec sept autres bouches à nourrir, le couple était pauvre et n’eut d’autre choix que de vendre l’éléphant.
« Mais on ne peut pas faire ça, contesta la jeune fille.

– Écoute, il faut bien manger », expliqua sa tante.

Postée à côté de l’éléphant, Shiva espérait persuader sa tante et empêcher les hommes d’emmener le pachyderme.

« Comment s’appelle ton éléphant ? interrogea un homme.

– Jahan ! répondit-elle.

– Quel joli prénom ! Tu pourras voir Jahan quand tu le voudras, poursuivit l’homme avec un sourire. Il sera là, à l’autre bout du village. Je suis sûr qu’il sera plus heureux ! Il mangera à sa faim, et quelqu’un prendra soin de lui. Il ne faut pas être égoïste et sans cœur ! Je suis sûr que tu veux le bien de cette pauvre bête ?! Maintenant, sois gentille, et laisse-nous passer sans faire d’histoires ! » conclut l’individu sur un ton quelque peu menaçant.

Et ces hommes emmenèrent l’animal vers la forêt pendant que Shiva, partagée entre le chagrin et la colère, les regardait s’éloigner.

Arrivés dans la forêt, les braconniers attendaient la bête qui possédait quelque chose de précieux ! Pour la neutraliser et la faire dormir, ils lui donnèrent un puissant somnifère mélangé à de l’herbe et de l’eau. Avant que l’éléphant ait le temps de terminer sa ration, il perdit connaissance et s’étala de tout son long sur le sol. Alors les braconniers enlevèrent ses défenses et le laissèrent pour mort.
Le lendemain, Shiva partit chercher Jahan partout dans le village et dans les propriétés alentour, mais aucune trace de l’éléphant ! Troublée, la jeune fille revint chez sa tante qui l’attendait, contrariée.

« Où étais-tu passée ? Je me suis fait du souci pour toi ! J’ai sept enfants, et je ne peux pas vous surveiller tous, grogna-t-elle. Tu devrais m’aider ! Quand même ! Tu es assez grande pour comprendre ! »

« Quand tu venais chez nous, ma mère préparait un sac plein de provisions, et tu nous serrais dans les bras ! Je n’étais pas celle d’aujourd’hui, à subir tes reproches », pensa la jeune fille. Cependant, au fond d’elle-même, Shiva était consciente des difficultés financières de sa tante et de son oncle qu’elle appréciait le moins. La jeune fille se souvenait de sa mère lui racontant que sa tante débordait de joie quand elle était petite fille. À présent, elle ressemblait à une vieille femme usée. Rien n’autorisait sa tante à vendre l’éléphant. Shiva se dit : « Je me vengerai ! Bientôt, je pourrai travailler et payer ce que je mange chez eux. »
En attendant de réaliser ses rêves d’avenir et ses sombres projets, Shiva avait terriblement faim ! Le ventre vide, même son esprit de revanche demeurait impuissant ! Elle entendit gargouiller son ventre, fléchit les genoux et regarda la maison qu’elle détestait tant. Même les murs témoignaient de la misère et de la tristesse du lieu et de ses habitants.

« Est-ce que je pourrais manger ? demanda-t-elle.

– J’ai bien peur qu’il ne reste plus rien, soupira la tante. Ça t’apprendra à être présente pour le dîner. N’oublie pas que demain, tu prendras soin des petits en mon absence.

– D’accord ! s’exclama la fillette en allant se coucher dans un coin.

– Au fait, quand ton oncle sera de retour, tu ne diras pas que tu as déserté la maison ! continua la femme. Il sera beaucoup moins tendre que moi ! »
Shiva secoua la tête, lui souhaita une bonne nuit et s’endormit rapidement, le ventre creux !

Le lendemain, elle se réveilla la première, et prépara le thé avant de courir chercher du pain au village. Ce jour-là, elle rangea la maison, prépara à manger et s’occupa des petits. Et pour commencer, elle leur demanda d’enlever leurs vêtements sales, de prendre du savon et de se laver.

« Voilà qui est mieux ! Maintenant, on arrive à distinguer vos beaux visages ! » dit-elle, un grand sourire aux lèvres.

Puis elle attendit le retour de sa tante pour pouvoir partir à nouveau à la recherche de son éléphant Jahan. La jeune fille s’employa à cette tâche le jour suivant et ceux d’après. Elle criait le nom de l’éléphant et s’engageait sur les sentiers en progressant un peu plus chaque jour dans la jungle pour trouver l’animal.

« Jahan ! Viens, mon éléphant. C’est moi, Shiva. »

Parfois, elle était tellement absorbée par ses recherches qu’elle en oubliait le danger. Une après-midi, tout près d’une grotte, elle entendit des gémissements. Son éléphant était là, avec les traces d’horribles blessures marquées par le sang sur sa tête. Elle s’approcha de lui. À demi conscient, il pouvait entendre la voix familière et sentir le contact léger des petites mains posées sur sa tête.

« Qu’est-ce qu’on t’a fait ! s’exclama Shiva. Ne meurs pas ! Reste vivant, reste avec moi ! As-tu oublié qu’on forme une famille !? » murmura-t-elle comme si la bête pouvait comprendre et obéir.

Sur les parois des rochers, l’eau coulait en minces filets. Shiva en remplit le creux de ses mains, rafraîchit l’animal, nettoya ses blessures et resta de longues heures à ses côtés. Avec le temps et durant des semaines, dans ce petit espace, elle et son éléphant vécurent comme une famille. Tous les matins, elle apportait des feuilles pour Jahan qui montrait de timides signes de vie. Sur son chemin, elle-même ne refusait jamais de cueillir des baies sauvages pour se nourrir, ou acceptait la générosité d’une ancienne connaissance qui lui offrait un fruit, un morceau de pain ou un reste de nourriture. Shiva était heureuse d’avoir retrouvé Jahan et ne partageait son secret avec personne. Et ce n’étaient pas les grognements de sa tante, furieuse et en même temps inquiète, qui pourraient faire avouer la jeune fille.

Un jour, le feu embrasa le cœur de la forêt. Les villageois tentèrent d’éteindre l’incendie, mais sans résultat. Alors, ils arrosèrent les murs de leurs maisons et en débroussaillèrent les alentours pour sauver leurs biens mais, très vite, ils constatèrent qu’il ne leur restait que l’ultime solution : prendre leurs jambes à leur cou et fuir.

Dans la jungle, tous les animaux, comme l’éléphant Jahan, quittèrent leurs territoires. Les prédateurs et les proies se croisèrent et galopèrent côte à côte dans le même but : se sauver.

Pendant ce temps, les oiseaux avaient quitté les lieux avant même que les flammes les menacent.

« Voilà à quoi servent les ailes ! » s’étaient-ils exclamés tout en s’envolant.

Au milieu de la journée, la chaleur devint insupportable, et le danger imminent. Les animaux s’avancèrent vers le lac et se jetèrent à l’eau, mais certains étaient près de se noyer, quand d’autres étaient sur le point d’être engloutis dans les tourbillons ou emportés par le courant. Le cygne, ayant une parfaite connaissance du lac et voyant tous ces animaux en difficulté, ne put pas rester indifférent.

« Non, revenez, s’écria-t-il en direction de certains. C’est de l’autre côté que vous devez tenter votre chance. »

À un autre endroit, les gazelles s’enfonçaient dans la vase, et se retrouvèrent prisonnières.

« Non ! Stop ! Cette zone est marécageuse ! Revenez et suivez-moi ! » s’écria-t-il.

À bout de force après une longue marche, le rhinocéros peinait.

« Va te rafraîchir dans la boue ! » lui conseilla le cygne.

Ce dernier se précipitait d’un point à un autre pour avertir les animaux des dangers. Tout le monde exigeait son aide et bientôt, les cris s’en mêlèrent et les grognements se firent entendre. Impuissant, le cygne s’immobilisa.

« Mais vous êtes aveugles ou quoi ? Vous ne voyez pas qu’il ne peut pas nous aider tous en même temps ?! barrit l’éléphant, qui venait d’arriver.

– Si ce n’est pas le feu, ce sera la bagarre qui nous sera fatale à tous ! s’égosilla le cygne.

– Qu’est-ce que cela peut te faire ?! Tu es libre de partir quand tu veux ! lança l’éléphant Jahan qui, suite à ses mésaventures et à sa rencontre avec les braconniers, était devenu méfiant.

– Oui ! Je peux voler quand je veux ! Je peux même rester sans risquer ma vie, mais eux, ils risquent gros ! » répondit le cygne.

L’éléphant regarda en direction de la forêt envahie par la fumée noire qui s’approchait d’eux.

« Bientôt, la situation sera plus difficile ! Ressaisis-toi si tu veux les aider ! lança l’éléphant. Je serai dans les parages si tu as besoin de moi. »

Pendant un court instant, les questions surgirent dans l’esprit du cygne : « Pourquoi l’éléphant ne part-il pas sur-le-champ ?! C’est un bon nageur, et rien ne l’oblige à rester ! » Il observa tout de même les blessures de la bête et garda le silence. Quelque chose dans cet animal massif incitait à la confiance et au respect.

Le cygne respira profondément et se détendit.

« Les blessés et les petits montent sur le dos des éléphants et d’autres grands animaux bons nageurs », décida-t-il.

Aussitôt, un lionceau qui avait perdu sa mère sauta sur le dos d’une gazelle.

« Allez, en avant ! ordonna-t-il de sa voix fluette.

– Mais dis donc ! se fâcha la gazelle. Pour commencer, je n’aime pas l’eau, et encore moins me trimballer avec un lion sur le dos ! Nous sommes des ennemis ! Personne ne te l’a appris ?!

– Nuance ! Permettez-moi d’éclaircir la situation ! intervint le lézard qui continua à l’attention de la gazelle : Je dirais plutôt que les lions s’en prennent à vous, et pas le contraire ! Ah ! ah ! ah ! se vanta-t-il.

– Silence ! interrompit l’éléphant. La gazelle et le lionceau resteront à côté de moi. »

Profitant de la situation, le reptile se précipita sur le dos de l’éléphant et prit place sur sa tête. La gazelle observa le lionceau, qui la dévisagea à son tour avec un regard perdu.

« D’accord, c’est bon, tu viendras avec moi, s’exclama la gazelle.

– Bien ! » dit le cygne.

Surgie de nulle part, la tigresse ne tarda pas à les rejoindre. Elle barra le passage au cygne.

« Je ne suis pas d’humeur ! Aide-moi à sauver mes petits ! » exigea la tigresse, haletante. Puis elle invita ses petits à la rejoindre : « Allez, en route !

– Et les autres ? s’exclama le cygne.

– Quels autres ?!

– Les autres animaux !

– Il n’y a que moi et mes petits qui m’importent », lança la tigresse dans un grognement.

Le cygne, qui redoutait le fauve, réfléchit un instant.

« Je suis loin d’être le plus intelligent ou le plus fort de tous, mais vu la vivacité du feu, je peux aider tout le monde ! Avance et rafraîchis-toi dans l’eau. Je veillerai à ce que tes petits puissent te rejoindre. Sinon, nous mourrons tous, et ma mort te n’apportera rien ! »

Intriguée, la tigresse répliqua :

« Tu crois que même les hommes ont peur du feu !

– Tous les êtres vivants ont peur du feu, y compris l’homme ! Sinon, son défaut doit être encore plus grand ! »

Et la tigresse se laissa tomber dans l’eau pour se rafraîchir. Entre-temps, une ourse dévala la pente, suivie par ses petits. Elle passa devant le cygne et continua en direction du lac pour se jeter à l’eau.

« Il y a beaucoup trop de courant ici ! Revenez ! dit le cygne.

– Je suis une bonne nageuse, et j’ai l’habitude des courants, rétorqua l’ourse qui ordonna à ses petits de la suivre.

– Attends ! Le lac est immense, et les oursons n’auront aucune chance d’atteindre l’autre rive sains et saufs ! poursuivit le cygne.

– J’ai une idée ! dit précipitamment le renard. Si l’ourse laissait ses petits pour que j’en prenne soin ?

– Pourquoi ? s’étonna le lézard.

– Vous n’avez jamais entendu parler d’âmes charitables ? demanda le renard.

– Mais pourquoi ferais-tu une chose pareille ? » insista le lézard, ébahi.

Le renard essuya ses yeux larmoyants et répliqua :

« Parce que je suis bon ! Voilà pourquoi !

– Et comment penses-tu t’en sortir ? se renseigna le lézard.

– Bonne question ! Justement, j’allais supplier les vautours qu’ils me prennent sur leur dos avec les petits. »

La tigresse leva la patte et se gratta l’oreille.

« Que vous êtes fatigants ! » dit-elle d’une voix nonchalante, mais que tout le monde pouvait parfaitement entendre.

Fidèle à lui-même, le renard s’avança en poussant les oursons dans la direction des vautours tandis que l’ourse, émue par son récit, le fixait du regard, des larmes au bord des yeux. La méfiance grandissant chez le lézard, l’expression de son visage changea. Il se mit à pleurer, inconsolable !

« Je ne suis qu’un pauvre reptile ! Je ne suis qu’un ignorant ! hurla-t-il. Et c’est juste avant de mourir que je m’aperçois de l’étendue de mon ignorance !

– À l’occasion, je t’apprendrai deux ou trois astuces que j’ai apprises pendant mes séjours chez les hommes ! dit le renard.

– C’est l’endroit où tu as perdu ta queue ! » lança un singe.

Le silence s’établit, puis les animaux éclatèrent de rire.

« Merci, singe, souffla le lézard, apaisé.

– C’était un malentendu ! grogna le renard pour sa défense.

– Du calme ! dit le cygne. Je ne connais rien des hommes, rien de leurs lois, mais dans l’intérêt des oursons, il vaut mieux qu’ils restent avec leur mère ! décida-t-il.

– Qu’en sais-tu ? En es-tu vraiment sûr ? Quelles sont tes préférences ? reprit le lézard, qui n’était pas prêt à s’arrêter. Après tout, nous mettons notre vie entre tes mains ! Je suis sûr que tu es d’accord avec moi, n’est-ce pas ? Et même si tu n’es pas d’accord, je m’en moque ! L’affaire est beaucoup trop sérieuse ! Et je peux continuer comme ça ! C’est plus fort que moi ! J’aime le discours ! s’exclama le lézard avec un large sourire. Qu’en penses-tu ? Allez, j’attends tes arguments pour que tu me répondes aussi vite que l’éclair bondissant du ciel quand il est en colère.

– Mais c’est la vie qui est ainsi ! s’écria le cygne, à bout de patience. C’est quand même incroyable que pour chaque parole sensée, juste et logique, il faille raisonner inlassablement ! Bah ! C’ c’est comme ça !

– J’ai bien compris le message ! Pas la peine de te fâcher ! dit le lézard.

– Merci !!! soupira le cygne.

– Merci à toi pour tes explications et ton raisonnement ! prononça le lézard à la vitesse d’un éclair : il avait besoin d’avoir le dernier mot !

– Eh ! tigresse ! dit le renard, profitant de la situation. Je te dis que le singe est là. Bouge, et montre-nous que tu es une vraie tigresse. »

La tigresse leva la tête et répondit :

« Ce n’est pas le moment ! J’ai autre chose de plus urgent en tête.

– Et ta réputation ? s’exclama le renard.

– Le feu gagne du terrain, et je me fiche du singe ! »

Le renard ouvrit la bouche, mais la tigresse bondit. Tout le monde recula de peur, mais le fauve atterrit près des vautours qui, sans attendre, s’envolèrent. Le renard essaya de s’accrocher à leurs pattes, mais il était trop tard : il ne restait plus que lui et ses chaudes larmes.

« On dirait qu’il est sincère ! remarqua l’ourse, attristée.

– Il était temps qu’il comprenne la gravité de la situation et le sens de la priorité ! murmura la tigresse. Bon ! Il faut partir maintenant.

– J’avance pendant que vous vous organisez. Faites des colonnes. À mon commandement, en avant, marche ! » ordonna le cygne.

La trompe de chaque éléphant saisit la queue de celui qui le précédait pour former une ligne droite. Des animaux de petite corpulence nageaient à côté des pachydermes, et tous s’avancèrent dans le lac. Tout à coup, l’éléphant Jahan, placé en tête, s’arrêta net et regarda derrière lui, avant de continuer de progresser, perplexe.

« Qu’y a-t-il ? demanda le cygne.

– J’ai cru entendre une voix familière.

– Je n’ai rien entendu, s’exclama le lézard.

– Tu veux bien te taire ! lança la tigresse. Vu sa tête, on ne croirait pas qu’il est si curieux et si bavard !

– Tu veux dire mauvais également ! ajouta le renard.

– Chut ! » lança l’éléphant.

Il écouta à nouveau, mais ne perçut aucun bruit.

« Allons-y. J’ai dû me tromper, dit-il.

– Eh ! Vvous avez entendu l’histoire du vieux renard sans queue ? lança un singe.

– Quelle histoire ? demanda le lézard en regardant tout autour de lui.

– Tais-toi et écoute ! ordonna la tigresse.

– Voilà, continua le singe. Un jour, le vieux renard alla voler un poulet chez les villageois. Averti, l’un d’eux voulut l’attraper, mais dans la précipitation, le vieux renard perdit sa queue. À son retour, tous les autres renards et surtout les renardeaux se payèrent sa tête. Le vieux renard réfléchit. Il pensait à sa terrible position et aux moqueries de ses semblables qu’il ne pouvait plus supporter. Alors, un jour, il invita les autres pour leur présenter un nouveau jeu qu’il venait d’inventer. Il les emmena au milieu d’une prairie, les invita à se mettre en rond et attacha leurs queues les unes aux autres. Puis il dit : “Celui qui se libérera le premier sera le gagnant.” Les renards commencèrent à rire, pris par ce jeu amusant. Pendant ce temps, le vieux renard partit dans le village où il avait perdu son honneur. Il s’introduisit successivement dans chaque poulailler dans le but d’avertir les villageois de sa présence. Puis il s’en alla en se faisant bien voir et en attendant les hommes pour les conduire jusqu’à ses amis. En voyant les hommes arriver, les renards s’agitèrent. Chacun tirait de son côté en essayant de s’enfuir. Mais à force de tirer, ils perdirent tous leurs queues avant de s’éparpiller. Le vieux renard, qui observait la scène bien tranquillement dans sa cachette, attendit le départ des hommes pour rejoindre ses amis. Avec un sourire malicieux, il s’exclama : “Maintenant, on se ressemble tous ! Qu’en dites-vous ?”

– Bravo, le singe », dit le lézard, ébloui comme toujours.

Et tous éclatèrent de rire, sauf le zèbre !

« Tu ne trouves pas mon histoire drôle, peut-être ? » demanda le singe.
Une hyène qui voyageait en solitaire passa à côté d’eux et lança sans savoir de quoi il était question :

« Je crois bien que le zèbre est en train de réfléchir. Ça prend du temps chez lui !

– Ah ! que vous me fatiguez, murmura la tigresse à voix basse, mais tout le monde put l’entendre.

– N’empêche que mon grand-père était une bête de talent. J’ajouterai même que sans ses idées brillantes, je ne serai pas là, aujourd’hui ! Quant à toi, singe, je trouve que tu ressembles drôlement aux hommes !

– Ce n’est pas de ma faute ! Et puis, ce sont eux qui nous ressemblent ! rétorqua l’interpellé.

– N’empêche ! Étrange coïncidence ! insista le renard.

– Eh ! Llézard, tu n’as rien à raconter ? demanda le singe en se tournant vers l’intéressé.

– Si, si ! s’exclama le lézard.

– Tu me fatigues, murmura la tigresse. Tu ferais mieux de regarder devant toi !

– Ce n’est pas moi qui conduis, mais l’éléphant ! répondit le lézard. Et je ne fais que répondre gentiment à la demande du singe ! Pourquoi es-tu si grave ? Un peu de sentiment et de compréhension ne font de tort à personne !

– Je ne suis pas grave ! Je suis réaliste, se fâcha la tigresse. Le sentiment, c’est pour ceux qui peuvent éprouver l’injustice. Nous vivons dans la jungle, et le moindre débordement de sentiment nous est fatal ! »

Le lézard voulut se rattraper. Dans la jungle, il n’y a pas de place pour les compliments, les propos inutiles ou la réflexion. Chaque comportement, même le plus absurde, a sa raison d’être. On vit ou on meurt, telle est la réponse !

« Cette fois-ci, je me tais ! » pensa le lézard.

« Ça y est, j’ai trouvé ! » s’écria le singe.

Puis il enfonça sa main dans l’eau en direction des bulles d’air qui remontaient à la surface pour en saisir une dans son poing, et se mit à raconter :

« Un beau jour, tout le monde, y compris l’homme, alla se promener. Au milieu de la journée, le lion voulut jouer. Tout à coup, il sauta en l’air et fit semblant d’attraper quelque chose, disons une bulle d’air comme celle que je tiens dans ma main, dit le singe. Puis le lion tendit sa patte fermée à la panthère en disant :

“Je te la confie. Passe-la au suivant.

– Ah ! Qquelle joie de pouvoir la tenir dans ma patte ! s’extasia la panthère, fière et enthousiaste, prise au jeu.

– Attention ! À la moindre imprudence, elle disparaîtra, et ce serait dommage ! ajouta le lion.

– Bien ! dit la panthère qui, à son tour, tendit sa patte au beau cheval sauvage qui venait d’arriver dans la plaine. Il ne faut pas qu’elle t’échappe, précisa-t-elle.

– T’inquiète ! Je la tiens !” hennit le cheval, en affichant un large sourire.

« Ainsi de suite, chacun confiait ce quelque chose à l’autre. Tout le monde s’amusait bien, et le jeu se déroulait dans une ambiance bon enfant. Tous se passaient la bulle d’air, qui allait de main en main, jusqu’à arriver finalement dans la main de l’homme. Celui-ci éclata de rire en sentant la patte de la coccinelle, ferma le poing puis, curieux, l’ouvrit pour examiner le curieux présent. Sous les yeux avides des autres animaux, l’homme observa sa main… qui était vide ! Il paniqua, croyant avoir perdu cette chose inestimable ! Il se leva et s’agita dans tous les sens pour essayer de retrouver la bulle d’air. Sentant le poids des regards des animaux, il se mit à courir partout. Alors ne regardant pas devant lui et ne pensant qu’à la bulle perdue, il tomba dans un cours d’eau glacée. Reprenant conscience, il se débattit pour regagner le rivage. Cependant, maladroit, il glissa sur les pierres qui en couvraient le fond, et fut emporté par le courant. Plus loin, à moitié assommé, il parvint à attraper la branche d’un arbre pour sortir de l’eau et se réchauffer au soleil. Soudain, le ciel s’assombrit, les nuages l’envahirent, et comme si ce n’était pas suffisant, la pluie se mit à tomber. L’homme avait faim, froid, et était bien fatigué, loin de chez lui. Les autres criaient : “Reviens, l’homme ! Ce n’est qu’un jeu !” Mais mal en point et se sentant coupable d’avoir perdu la bulle, il la cherche depuis ce temps-là ! conclut le singe.

– Le pauvre ! s’exclama le lézard, bouche bée.

– Je me demande ce qui a pu bien passer par la tête de l’homme ! soupira l’ourse.

– On ne sait pas ! Peut-être qu’il a cru que c’était la fin du monde et que sa vie en dépendait ! expliqua le singe.

– C’est quand même malheureux ! » dit l’ourse dans un éclat de rire qu’elle ne put retenir.

La joie, comme une traînée de poudre, envahit tout le groupe. Mais à force de rire, l’ourse perdit l’équilibre, et sa patte se coinça entre deux rochers : elle était incapable de se libérer. Stoppés dans leur mouvement, certains continuaient à rire, y compris l’ourse elle-même.

« L’ourse, ta patte ! » dit le lézard, joyeux et inquiet en même temps.

« L’homme cherche encore ! » prononçait l’ourse, morte de rire et près de s’écrouler. Les autres s’empressèrent de la tenir debout pour maintenir sa tête hors de l’eau. Et le cygne plongea pour aider l’ourse à s’en sortir. Mais quand le cygne refit surface, l’ourse s’écroula sur lui.

« L’hooomme cheerche encooore, dit-elle d’une voix entrecoupée de rires.

– Tu veux bien te taire avant de nous faire tuer ! rétorqua le cygne.

– Maman, c’est qui, l’homme ? demanda un ourson à sa mère. Est-ce qu’il est inoffensif ou, au contraire, méchant et cruel ?

– C’eeest ceeelui quiii cheeerche encooore ! répondit-elle entre deux éclats de rire. Daaans le doooute, jeee teee cooonseille deee l’éééviter. »

Pendant la traversée, le cygne se déplaçait en demandant de l’aide aux uns et aux autres si cela s’avérait nécessaire pour faire face aux éventuels problèmes et obstacles imprévus. Et ce fut ainsi que les animaux gagnèrent l’autre côté du lac.

Quant à l’éléphant, de nouveau, il se retourna en observant derrière lui, sur l’autre rive. Alors, il se jeta à nouveau à l’eau et repartit avec le lézard sur son dos. Le cygne le suivit.

« Où vas-tu ?

– On a oublié quelqu’un, dit l’éléphant qui, malgré la fatigue, redoublait d’efforts.

– Qui ?

– Ma famille ! » répondit l’éléphant.

De loin, il aperçut Shiva qui venait d’arriver sur le rivage. Tout autour d’elle, les arbres étaient en feu, et le pachyderme pouvait entendre la respiration difficile de la jeune fille.

« Je ne sais pas si c’est prudent que tu viennes avec moi ! Le feu est vif ! dit l’éléphant au cygne, le regard rivé sur la jeune fille.

– Comment vas-tu faire ? » demanda le cygne.

Le lézard, qui sentait le danger tout proche, voulut prendre ses précautions et descendre du dos de l’éléphant au cas où, mais il était trop tard.

L’éléphant s’immergea dans le lac avant de refaire surface. Le lézard, assommé, flottait. Le cygne l’attrapa et le posa sur son dos. L’éléphant remplit sa trompe d’eau, et en aspergea le contenu sur la végétation qui environnait Shiva. Puis il s’approcha d’elle, saisit le corps de la jeune fille avec sa trompe, la souleva pour la poser sur son dos et se retourna.

« Je l’ai échappé belle, grogna le lézard. Elle aurait pu m’écraser. »

Shiva et le lézard sur leur dos, le cygne et l’éléphant traversèrent de nouveau le lac. Shiva, assise sur le dos de Jahan, reprenait tout doucement ses esprits.
Arrivé sur l’autre rive, l’éléphant descendit Shiva de son dos à l’aide de sa trompe. Puis épuisé, il se laissa tomber sur le rivage. Le cygne ne tarda pas à prendre place à côté de lui.

« Je ne voulais pas les croire lorsque les animaux disaient que tu étais beau et majestueux ! s’exclama l’éléphant.

– Et là ? murmura le cygne avec un sourire.

– Tu es tout simplement divin !

– Merci, répondit le cygne. Tu n’es pas mal non plus… Je peux te poser une question ?

– Je t’en prie.

– Qui est cette créature ? Ce n’est pas un éléphanteau pour lequel tu as risqué ta vie.

– C’est cela qu’on appelle l’homme, expliqua l’éléphant. Je me rappelle que j’étais terriblement blessé et que je progressais vers la grotte où mes ancêtres sont morts, mais j’ai entendu la voix de ce petit homme. Elle m’a empêché d’entrer dans la grotte. »

La jeune fille s’approcha de l’éléphant.

« Je te cherchais partout. J’avais si peur pour toi ! Ah ! si tu pouvais me comprendre ! Mais toi et moi, on n’a pas besoin de parler pour se comprendre, Jahan ! s’exclama-t-elle, un sourire dans la voix et la main posée sur l’éléphant. J’espère que ma tante et sa famille s’en sont bien sorties. Elle m’a appelée, mais j’étais inquiète pour toi. Je ne te quitterai jamais dorénavant. »

Le printemps suivant, le cygne rencontra un groupe de congénères, dont une femelle qui le décida à rester avec eux. Depuis, dans les villages lointains, les gens viennent regarder une famille cygne. Pendant leur visite, tous se taisent pour ne pas les troubler et pour profiter d’un moment de silence en se laissant porter par cette nature paisible. Parfois, certains villageois racontent qu’ils ont vu un grand lion marcher à côté d’une vieille gazelle ! Mais peut-être que le plus beau paysage se voit dans le regard d’une jeune femme brune et élancée qui marche au bras d’un beau jeune homme, et qui aime particulièrement les éléphants, notamment un qui vit dans leur propriété donnant sur la forêt.

Fin

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