ECRIVAIN PUBLIC BIOGRAPHE - PAROLES D’HOMMES ET DE FEMMES

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PARIS - une amie juive de ma mère fut arrêtée

Madame Françoise MASURE née en 1928 à Paris.

mercredi 21 novembre 2007, par Frederic Praud

Mes parents, tous les deux Parisiens, avaient des amis, monsieur et madame NORMAND, propriétaires d’une maison à Donnemarie. Ceux-ci poussaient beaucoup mes parents à chercher une occasion d’acheter eux aussi une maison afin de nous réunir pendant les vacances, d’autant que les enfants des deux familles s’entendaient très bien. Cette occasion s’étant présentée, l’affaire fut conclue en septembre 1939.

Le bourg, plein de charme était très vivant avec à l’époque beaucoup de commerces dans la grande rue. Les relations avec les gens étaient sympathiques et faciles.

Des films furent tournés avant-guerre. Des réalisateurs profitèrent de l’opportunité du décor en partie moyenâgeux : maison à colombages, tours, remparts, vieilles pierres partout, départs de souterrains, sans oublier le restaurateur Barraut (deux étoiles dans le guide Michelin).

Chaque semaine, un marché se tenait sous la halle. Ces choses du passé me faisaient rêver, évoquant en moi des images que l’on voyait dans les livres d’Histoire.

La guerre

En juillet et en août 1939, nous avions passé l’été à Donnemarie pour les vacances. Mon père était ensuite rentré à Paris ainsi que M. Normand. Ils reprenaient leur travail. Mon frère et les deux fils Normand avaient été confiés à un internat au Nord de la France mais les quatre filles et les deux mères étaient restées à Donnemarie : nous étions donc six femmes. Les frères venaient pendant les vacances scolaires et les époux de temps en temps.

À la fin d’août 1939, les menaces de guerre avec les Allemands se confirmèrent dramatiquement. Durant l’hiver suivant, j’ai le souvenir d’un long ennui mais aussi de bonnes expéditions sur les bras de la Seine qui avait gelé. Nous faisions du brise-glace avec de vieilles barques plus ou moins abandonnées.

Au début de la guerre, Maman avait organisé pour nous des cours par correspondance. Mais, nous avions bien vite arrêté parce que l’ambiance n’était pas trop au travail.

Nous allions dans les fermes chercher des oeufs et du lait à Mons, à Sigy, à Vimpelles.

Nous connaissions bien le curé de Donnemarie, un personnage plein de relief. Il avait peint sur sa boîte à lait « Bébert » (vu les restrictions alimentaires : il fallait faire la queue pour obtenir sa ration.) Quand nous avions demandé à la fermière, madame Verzel, qui était ce « Bébert », elle nous avait répondu avec beaucoup de déférence : « C’est monsieur le doyen » ! ! Cela nous avait beaucoup amusées.

Un autre genre d’attraction, les séances d’essayage chez la couturière de Mons, Madame Meurice. Nous nous rendions chez elle à pied. Avec Madame Meurice, les conversations allaient bon train sur la guerre, sur la résistance qui s’organisait. Un jour, quelqu’un sonna, interrompant le travail et les échanges de paroles : c’était l’abbé Rançon, le curé du secteur de Mons. « C’est mon lieutenant », nous dit Madame Meurice en souriant : l’imprudente ! La courageuse aussi, l’héroïne, car elle cachait des parachutistes anglais chez elle au péril de sa vie.

La France, à l’époque, était cruellement divisée, et si la majorité des gens aspirait à la fin de l’occupation et à la défaite du régime nazi, d’autres n’hésitaient pas à « vendre » des compatriotes résistants. L’ambiance était vraiment très lourde.

A Paris, il y avait de fréquents bombardements anglais, et l’on tremblait pour les Parisiens. Nous sentions que nos parents étaient très soucieux des événements. Il y avait beaucoup de mensonges à la radio sur ce qui concernait le front et l’issue de la guerre. Hélas, ce que l’on redoutait tant était sur le point de se réaliser. La France était envahie et ce fut la débandade vers le Sud : on fuyait l’ennemi.

L’exode

En quittant Donnemarie, le fameux Doyen Lamote avait mis la statue du Sacré Cœur au milieu de l’église : « Sacré Cœur, protège ton église : moi, j’me barre ! »

C’était en juin. Notre famille avait dû quitter le foyer des Normand pour les laisser organiser leur départ et passer une nuit dans notre maison qui n’était pas encore en état de nous recevoir. Le lendemain matin, nous sommes partis dans une voiture bondée conduite par mon frère qui nous avait rejointes. Il n’avait pas encore le permis !

Je me souviens d’une nuit dans un centre d’accueil à Guéret. Ma mère qui n’était pas spécialement une optimiste broyait du noir et nous disait que nous ne retrouverions jamais une vie heureuse. C’était accablant.

Les pères étaient restés à Paris et nous avaient rejoints par la suite. Les Normand allaient dans l’Allier où madame Normand avait une sœur. Mes parents avaient visé plus loin : Bagnères de Bigorre où nous avions de la famille. Nous sommes partis en juin 1940 quand tout le monde partait, sauf les personnes très âgées. On allait très lentement à cause des embouteillages.

A Bagnères de Bigorre, nous avions loué une maison où nous sommes restés plus d’un mois. Mon père nous a rejoints en emportant un gros bidon d’essence.

L’occupation

Nous, les enfants, avions entendu parler de l’autre guerre par nos parents et grands-parents. L’allemand, le « Boche », était vraiment l’ennemi numéro un. Nous ne pouvions pas le saluer ou lui dire bonjour. Je me souviens d’un Allemand qui se promenait dans Donnemarie ; je ne savais pas quoi faire, si je devais le saluer ou pas. C’était très ambigu.

Les Allemands avaient investi la maison de la famille Normand (devenue par la suite la maison de retraite). C’était la kommandantur où l’on y voyait un drapeau sur lequel était dessinée la croix gammée. La famille Normand avait très mal pris cette réquisition, d’autant plus que madame Normand était déjà très malade. Elle est morte quelques mois après à Paris.

Nous avons passé l’été 1941 à Donnemarie à partir de juillet. L’occupation était oppressante. On rencontrait des Allemands chez les commerçants. Ils essayaient d’amadouer les Français qui évitaient de les regarder.
L’église était debout et n’avait pas été pillée. Les maisons, la nôtre notamment, avaient subi tous les passages : réfugiés, soldats français et allemands.

Rentrée à Paris, j’étais élève dans une école libre où j’étais très heureuse, car là, je n’entendais pas parler de la guerre. J’étais avec des filles de mon âge qui me faisaient oublier la tristesse des temps.

Les hivers ont été durs pendant les quatre ans d’occupation. Nous avions froid et faim ; les cartes d’alimentation attribuaient des quantités de nourriture bien réduites, peu ou pas de chauffage, des engelures douloureuses et cette tristesse si lourde à porter.

On nous parlait d’espionnage, et autres choses du genre. On nous avait expliqué de ne pas parler à tort et à travers dans la rue ou dans le métro.

Des hommes furent déportés parce qu’ils avaient été pris à la frontière espagnole d’où ils pensaient rejoindre l’Afrique du Nord pour continuer le combat. Mon frère, candidat à un tel départ, ayant flairé quelque chose de louche dans le comportement des « passeurs » refusa de poursuivre ce projet. Les autres enfants, dont Bernard Camé, décidèrent de continuer. Hélas, c’était, en effet, un piège qui leur coûta la vie. Bernard Camé fut déporté et mourut quelques jours après son retour à Paris suite aux mauvais traitements subis en camp de concentration.

Un autre « enfant du pays », Bernard Duplessis, élève de l’école coloniale fut fusillé à La Ferté Saint Aubin en 1944 parce que membre d’une organisation de résistance, « Essor et Liberté ».

On en parlait entre jeunes et nos parents nous en disaient plus long sur la Résistance et le courage de ceux qui s’engageaient.

En 1943/1944 sur ordre des Allemands, des personnes juives furent astreintes au port d’une étoile jaune cousue sur le revers des vêtements pour indiquer leur judéité. C’était poignant de les rencontrer étiquetés comme du bétail. A l’école, je n’en avais pas remarqués mais, je me suis souvenu longtemps après d’un professeur que la directrice avait protégé sous un prétexte de santé.

Une amie juive de ma mère fut arrêtée chez elle et embarquée dans un camp où elle périt. Ma mère en était restée très marquée, et nous tous bouleversés…

Mon environnement a protégé ma jeunesse ; pendant les congés, nous allions en groupe visiter des musées. Avec une amie que j’aimais beaucoup, nous avons rédigé un journal, style Marie-Claire, pendant un an. Cela nous avait beaucoup occupées.

Nous avions peu d’informations sur le vaste projet de débarquement des Américains mais nous n’en parlions pas entre jeunes, on discutait avec les parents. J’étais dans une position assez désagréable : trop jeune pour pouvoir faire quoi ce soit et trop âgée pour ne pas me sentir concernée. C’était un sentiment désagréable d’impuissance. Je n’avais pas la possibilité d’avoir un avis personnel par rapport aux événements. On n’en parlait pas en groupe que ce soit à Donnemarie ou à Paris. A quelques uns, on essayait parfois d’imaginer ce qui allait se passer.

L’année 1943 fut l’une des pires.

En juin 1944, je passais mon bac. L’espoir d’un débarquement était teinté de crainte. On se demandait comment la libération allait se passer. En juillet, retour à Donnemarie.

Le 26 août 1944, les Allemands avaient fait tambouriner un avis qui exigeait que tous les hommes de seize à soixante-quinze ans se groupent sur la place du marché. Nous étions tremblantes d’effroi à l’idée de ce qui allait leur arriver. Nous avions passé deux jours et une nuit à guetter les coups de feu. Nous avions dans la tête l’horrible drame d’Oradour sur Glane. Cependant, dans la soirée, des Allemands étaient venus à la maison. Ils voulaient visiter toutes les pièces pour voir si personne n’y était caché. Maman et son amie, ainsi que nous, les deux filles, craignions le pire avec tous ces hommes armés autour de nous. Les fils et les gendres Normand avaient été pris et « parqués » avec tous les autres hommes dans l’école de garçons… et voilà que le surlendemain, les Allemands avaient disparus comme par enchantement !

« Les libérateurs arrivent ! »

C’était la liesse sur la place du marché, les gens criaient, chantaient, les soldats américains envoyaient des cigarettes, du chocolat et d’autres bonnes choses. La guerre n’était pas finie, mais localement, quel soulagement ! L’explosion de joie, après ces années noires, était à son comble. Moment historique pour notre pays désormais LIBERE !

Comment exprimer avec des mots assez forts ce fantastique bonheur ?

Le 9 novembre1989, nuit de la chute du mur de Berlin, nous avons assisté à des scènes identiques car nous étions à la frontière des deux Allemagnes dans le cadre de l’aide humanitaire à la Pologne.

Les jours suivants furent révélateurs des rapports empoisonnés entre les gens, les « collabos » et les autres. J’ai un horrible souvenir de cette scène sur la place de Donnemarie : des femmes que l’on avait surprises avec des Allemands furent tondues en public et la population autour criait : « A mort ! » Nous sommes parties très vite mais c’était vraiment horrible d’être témoins d’une chose pareille.

Conclusion

Longtemps après la guerre, l’hiver 48/49, j’eu la chance de faire un séjour d’étudiants à Salzbourg, en Autriche, organisé par un couple d’enseignants américains. Ce fut pour moi la découverte de l’Europe profonde, celle que les combats dévastèrent pendant des années jusqu’à gommer certains pays de l’Histoire.

Il y avait dans un palais délabré une cinquantaine de jeunes, avides de dialogue (dans un mauvais anglais) : Tchèque, Hongrois, Russes, Roumains, Polonais, Autrichiens, Italiens, Allemands, et j’en passe. C’était extraordinaire !

Dans le train brinquebalant qui me ramenait en France, j’avais ressenti comme un appel à retourner dans ces pays, un jour… Ce que je fis plus de cinquante ans après avec mon mari et des amis au volant de deux camionnettes bourrées de vivres et de médicaments sur un coup de cœur pour les Polonais souffrant comme nous durant l’occupation de la faim et du froid, et surtout de l’absence de liberté.

Voici comment est né, pour nous, un profond patriotisme européen.

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