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Sarcelles : Abdelkader BOUSSAT né en 1984

Le CAP mécanique je l’ai eu en 2005 à dix-neuf ans.

Mon nom n’est pas partout un handicap, mais oui, j’en suis conscient.

lundi 5 juillet 2010, par Frederic Praud

Un jour, on s’est fait contrôler au moins trois, quatre fois et juste après est arrivée une autre voiture pour nous contrôler. On a commencé à dire « mais comment ça ! », on a commencé à rouspéter. On leur disait :
« Ce n’est pas notre métier que de se faire contrôler !
- oui mais c’est notre métier.
- C’est notre 101ème contrôle.
- Nous on est pas censé savoir que vous vous êtes fait contrôler ».
On a parlé, ils sont restés pratiquement une heure. On parlait « au revoir, bonne soirée, faites attention à vous ! ». Des fois ça se passe bien, mais il y a certains flics ne sont pas si amicaux que cela. Ils ne parlent pas. Ils sont à la limite, agressifs.

Abdelkader BOUSSAT

Je suis né au pays en Algérie en 1984 et suis arrivé ici à l’âge de trois, quatre mois. Tous mes souvenirs sont d’ici. Comme je suis l’aîné, j’ai grandi ici avec mes grands-parents. Mes parents ne savaient pas encore s’occuper d’enfants, ils étaient très jeunes. Ils n’avaient pas de travail ou quoi… donc mes grands-parents m’ont pris avec eux à Sarcelles. Mes parents sont restés au pays, et moi j’ai grandi avec mes grands frères et grandes sœurs. Je considère mes oncles et mes tantes, les enfants de mes grands-parents, comme mes grands frères, mes grandes sœurs, parce qu’ils m’ont soutenu. Ils m’ont aidé. Ils me faisaient mes devoirs en revenant de l’école… sinon papa, il les tapait.

Mes grands-parents

Mes parents [grands-parents] sont arrivés en 1938. Il a fait la guerre. Il a commencé à travailler très jeune, parce que son père est décédé pendant la guerre d’Algérie. Il est ensuite venu ici. Ils étaient originaires de petite Kabylie du côté de Sétif, Bejaïa. Je ne connais pratiquement rien de sa jeunesse. Ma mère (grand-mère) est née en 1943.

Quand mon grand-père a commencé à travailler, il ne savait pas parler français. Même quand son patron lui disait : « viens, je te paye à manger », il répondait toujours par « non ! ». Il ne savait pas. Il a appris avec le temps. Il avait des amis, pas de discrimination ou de racisme. Il n’y avait pas ça du tout. Quand il m’en parle, je lui dis maintenant, ce n’est vraiment pas pareil. Il habitait à Gennevilliers. Il n’a pas vécu en bidonville. Mon père a travaillé dans le fer, dans le bâtiment. C’était un grand travailleur mon père ! Il s’est cassé le dos au moins cinq, six fois. Ça se voit qu’il y a un changement. Avant, il y avait aussi des Skin Head.

Après ma mère et mon père sont venus. J’ai une photo à la maternelle avec mes deux mères et mes deux pères. Mon vrai père et ma vraie mère sont restés trois, quatre ans ici après, ils sont repartis là-bas. Ils sont venus travailler un moment ici.

La langue, le français et l’arabe

Au quotidien, on parlait beaucoup arabe, français. A l’école, il fallait parler français et ne pas être en retard. C’est pour cela qu’après j’ai eu aussi du retard par rapport à ma langue. J’ai suivi des cours d’arabe et pendant les vacances là-bas j’essayais d’apprendre à lire et à écrire. Ce n’était pas facile, j’étais largué mais je sais quand même bien parler.

J’ai un CAP de mécanique auto. J’ai un niveau de BEP mécanique générale et j’ai travaillé dans différents secteurs, j’ai fait de l’animation, de la restauration.

Souvenirs d’enfance

Mes plus vieux souvenirs d’enfance, c’était dans le quartier à Albert Roussel. Nous étions huit. Nous étions deux par chambre. J’étais avec mon grand-frère. Ma sœur avec ma petite sœur et mon autre frère était tout seul. Les autres étaient déjà partis, nous n’étions pas si nombreux que cela. Cinq enfants. Même à un moment, mon frère avait ramené sa copine. Mes parents dorment toujours dans le salon sur un grand canapé, par habitude. Il y a toujours uns chambre de libre. C’était grand, c’est un F5.

Je ne me rappelle plus lorsqu’ils me racontaient s’il leur arrivait des choses bien ou pas bien, quand des personnes les avaient aidés ou avaient profité d’eux, mon père le disait : « celui-ci, c’est quelqu’un de bien malgré les différences ». Je ne suis pas très raciste parce qu’il y a toujours des idiots partout.

Education

Jusqu’à l’âge de dix, onze ans, j’étais à Sarcelles. J’ai connu St Denis, Gennevilliers à droite à gauche, mon père m’emmenait sur Paris, la Tour Eiffel, tout ça. Une fois, j’ai demandé à aller voir la tour Eiffel, il était vingt-trois heures, minuit et il m’a emmené jusque là-bas !

Notre génération à nous, nos parents, la génération de tous nos parents, ont tous la même façon de penser, de réagir et d’éduquer les enfants par rapport au pays. Vous êtes là, vous allez en vacances, on vous apprend à connaître votre pays. C’est comme ça que ça marche. Les filles, c’est toujours un peu délicat par rapport à un garçon.

Moi si je protégeais plus les filles, ce serait parce que j’aurais plus peur qu’il leur arrive quelque chose, parce que c’est une fille… J’aurais toujours peur qu’elle ne puisse pas se défendre, tandis que l’homme, lui, pourra se défendre. On a été élevé par nos grands-parents donc je vais dire, on m’a plus serré les boulons qu’à ma petite sœur ; mais mes parents m’aimaient plus que ma petite sœur, parce qu’ils avaient plus foi en moi. Ils voulaient que je réussisse. Ils étaient toujours avec moi.

Garçons et filles

Prenez un garçon ou une fille, si vous ne faites attention aux deux personnes, la fille tombe dans les problèmes et le garçon tombe dans les problèmes, mais c’est deux choses différentes. Un garçon avec un certain âge, il pourra prendre conscience, il pourra toujours se redresser dans le droit chemin. Avec une fille, c’est très délicat, le jour où elle aura des problèmes, ce n’est pas la même chose, elle ne pourra pas se redresser pareil, c’est pour cela que l’on donne plus d’attention. On se prend plus la tête sur la fille.

Je n’ai pas été élevé de la même manière que ma sœur. On faisait plus attention à elle. Elle a été très bien éduquée, jusqu’à maintenant elle est super. Il n’y a rien à dire. Ma sœur n’a pas été élevée de la même manière puisque qu’à partir d’un certain âge, elle faisait des études à Nanterre et vivait chez ma tante là-bas.

Adolescent protégé

Avant l’adolescence je travaillais bien à l’école. A un moment donné j’ai commencé à suivre les copains, à fumer, à ne pas trop écouter les parents et à ne pas trop travailler à l’école, à ramener des mauvaises notes. Les parents s’en rendent bien compte. Même à nous voir nous lever plus tôt ou plus tard, ils savent qu’il se passe quelque chose de pas bien. Malgré mes bêtises, ils ont toujours été là pour me soutenir, m’aider, me protéger de qui que ce soit.

Etre aidé

Il n’y a pas assez de gens pour dire : « Il y a ça pour vous aider », mais moi jusqu’à maintenant je pète un plomb. Mes copains sont là, ils ont mon âge ; des fois, ils sont plus grands que moi, et même moi je leur apprends des choses : « Comment tu ne connais pas la mission locale ?
- Je connais pas ci, je connais pas ça ».
Ils sont vraiment en retard ou ils sont attardés. Ce n’est pas normal. Il n’y a pas assez d’information, ou l’information passe mal, mais voila des gens incapables d’avoir un entretien correct avec un employeur. C’est grave.

Ce changement se joue tôt ou tard. Le CAP mécanique je l’ai eu en 2005 à dix-neuf ans. Mais j’ai redoublé deux ou trois fois la cinquième. J’ai pris du retard, j’ai pris un petit peu d’avance par rapport au boulot. J’ai commencé à travailler dans les poubelles, les ménages, et avec le temps, j’ai trouvé dans la restauration. Ce n’est pas facile de trouver du boulot sur Sarcelles, parce que beaucoup d’ados arrêtent tôt leurs études. Mes parents travaillent dans ça. Sans cela je ne serais jamais rentré. S’il n’y avait pas eu mes parents, je ne serais pas rentré. J’ai repris les études en alternance.

La sortie du système scolaire

Ce qui fait sortir du système scolaire est le besoin de travailler. Tout simplement. Arrivé à l’âge où j’avais besoin de travailler, je voyais que l’école... Pourtant j’avais des bonnes notes à l’école. Je ramenais le classeur du lycée à mes parents. J’avais des méchantes notes ! Franchement, je le leur ramenais. Ils étaient contents, mais à côté, je faisais mes bêtises et c’est ça… On ne peut pas faire une chose bien comme ça et à côté faire le faux pas.

L’argent

Quand tu es jeune, il y a des choses que tu ne peux pas avoir si tu es à l’école. Tu n’as pas de salaire, tu n’as rien du tout, tu aimerais partir en Algérie… Quand tu es petit que tu vois tous tes copains, ils ont les derniers « airs max », tu vois, t’as envie de les carotter. Arrivé à un âge où l’on se remet en question, il faut se dire « je suis ici pour un but et pas le gâcher ». On a des talents comme tout le monde. On n’est pas des animaux ou des surhumains. Si les gens ont réussi pourquoi pas nous ?

La réussite à seize ans était d’avoir un bon boulot, un bon salaire et d’être heureux avec la famille. Je savais que l’argent c’était nécessaire. C’est vital.

Mes contacts

Je garde contact toujours avec quelques amis d’école. Qu’ils soient juifs, ça ne me dérange vraiment pas. Je suis bien avec lui, lui, il est bien avec moi. Plus d’un m’a aidé, comme je les ai aidés. C’est normal. On aide son prochain. Moi quand j’étais à Chantereine, il n’y a que des mecs de là-bas. On était trois contre toute la cité dans leur secteur, et pourquoi ils ne nous ont pas sautés dessus ? Je ne sais pas combien de fois ils voulaient serrer « Escobar »… Ils ne m’ont jamais touché, ils ne m’ont jamais fait de coups de crasse, comme moi je ne leur en ai jamais fait. Mais ça ne me protège pas d’un connard qui va vouloir me tirer dessus.

Des Assyro chaldéens j’en ai connu pas mal. Jusqu’à maintenant je garde des contacts avec eux, les Hindous aussi. J’étais partout. Il y avait de tout à ma génération, les Chinois, etc. Il y avait des Africains qui ne parlaient pas le français, ils prenaient des cours spéciaux de rattrapage. Moi je suis focalisé sur l’Algérie.

Je suis français mais je suis aussi algérien. Je suis des deux. Quand je suis ici, on me dit que je suis algérien, quand je suis en Algérie, on me dit que je suis français. Donc je suis les deux. Je peux être français et algérien. Quand je vais en Algérie je prends mon passeport Algérien.

Formation rémunérée

Je suis allé jusqu’en BEP électrotechnique, je n’ai pas terminé les deux années. J’ai fait un an et demi et j’ai été obligé de travailler, je n’avais trop le temps pour réviser, donc, j’ai raté mon BEP. Après j’ai travaillé. J’ai fait des formations rémunérées. Je pouvais en faire beaucoup avec la mission locale. J’en ai fait un maximum. J’ai trouvé une formation en alternance qui menait à un CAP. Je suis parti, je me suis inscrit. J’ai fait des tests. Je suis entré, j’ai passé mon CAP en un an et demi, deux ans et je cherche du boulot depuis deux mois.

Discrimination à cause du nom

Je suis intérimaire, je suis à la recherche d’un emploi. Mon nom n’est pas partout un handicap, mais oui, j’en suis conscient. Je pense que si je prenais un prénom français, j’aurais plus facilement du travail. C’est dur à admettre, mais je l’admets. Si les gens me lâchent à cause de cela, c’est qu’ils ne tiennent pas compte des capacités.

Ça dépend aussi comment les gens préfèrent vivre. Ils préfèrent économiser ou pas trop. Mes parents [grands-parents] ont eu quatre garçons et deux filles. Ma petite sœur a eu un enfant il y a deux, trois mois. Sans ça, les autres sont encore au pays. Je n’ai pas encore la nationalité française. Je n’ai pas encore posé ma demande. Je sais que j’ai vingt-trois ans et je vis ici depuis l’âge de quatre mois. Ce n’est pas que je n’avais pas envie, mais j’avais d’autres choses à faire. Chercher du travail par exemple.

Les flics

Un jour, on s’est fait contrôler au moins trois, quatre fois et juste après est arrivée une autre voiture pour nous contrôler. On a commencé à dire « mais comment ça ! », on a commencé à rouspéter. On leur disait :
« Ce n’est pas notre métier que de se faire contrôler !
- oui mais c’est notre métier.
- C’est notre 101ème contrôle.
- Nous on est pas censé savoir que vous vous êtes fait contrôler ».
On a parlé, ils sont restés pratiquement une heure. On parlait « au revoir, bonne soirée, faites attention à vous ! ». Des fois ça se passe bien, mais il y a certains flics ne sont pas si amicaux que cela. Ils ne parlent pas. Ils sont à la limite, agressifs.

Avenir

L’avenir des jeunes, c’est une catastrophe ! Franchement je crains le pire ! Personne ne peut savoir ce qu’il adviendra, mais je pense que ça va être une catastrophe ! Franchement je ne sais pas si les jeunes sont perdus ou quoi, je n’ai pas de réponse mais je crains le pire ! Je me dis ça depuis un bon petit moment. Le pire c’est que ça pète de partout. Comme si c’était la troisième guerre mondiale ! Tout le monde se met en colère, tout le monde s’énerve. Si ça touche que Sarcelles encore… après ça touche Garges, Pierrefitte va être touché, Villiers le Bel tout ça. Les jeunes qui vont encore à l’école, et qui sont à l’école de Villiers le Bel ou bien d’Ermont, ils se connaissent…

Les apparences

On est jugé par rapport aux apparences. Après quand ils voient que tu n’es pas bête, ils se sentent tout con, ils arrêtent de parler. Je ne sais pas si c’est du racisme ou un privilège. Quand je marche dans la rue, je rencontre les gens, je les regarde, je souris, ils me regardent avec crainte ! « Tu crois que je vais t’arracher ton sac, que je vais t’agresser ! »… On nous juge bien par rapport à nos apparences.

Les personnes qui croient tout ce qu’on leur dit à la télé sont des victimes. Il n’y a pas d’autres mots. Des victimes des medias. Moi on me dit 11 septembre, ça pète, deux tours explosent, direct deux heures après, on sait qui est le coupable. J’ai regardé ça. Les gens disaient : les Musulmans ci, les Musulmans ça.

L’âme de Sarcelles

L’âme de Sarcelles, c’est ses habitants. C’est la population. C’est la solidarité qui règne entre tous, ou même la haine. C’est tous les gens qui font que Sarcelles, c’est Sarcelles. Qu’ils s’aiment bien ou qu’ils ne s’aiment pas, ça restera Sarcelles. Moi je ne vais pas vous mentir, je connais des gens qui ne s’aiment pas et qui sont toujours ensemble, ou bien des gens qui s’aiment mais qui ne sont jamais ensemble. Sarcelles est une ville très compliquée à comprendre.

Sarcelles c’est la ville où j’ai grandi. J’ai passé de bons moments ici. Je connais tout le monde ici. Sarcelles c’est là où j’habite.


Texte réalisé par Frederic Praud


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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