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Sarcelles : Assya née en 1988

Avant, c’était vraiment la marque qui comptait !

Pour les Comoriens, je suis une « je-viens »

vendredi 2 juillet 2010, par Frederic Praud

La plupart des grands-frères ont échoué au niveau scolaire. Ils n’ont pas été poussés à continuer les études. On leur a fait trop croire qu’il fallait se mettre dans la vie professionnelle. Après, ils ont été déçus de voir qu’ils n’étaient pas engagés directement. Que des illusions ! A la fin, ils se retrouvent à ne rien faire. On les a trop découragés.

Assya

Je m’appelle Naïssat et j’ai dix-neuf ans. Je suis née en 1988 à la clinique de Sarcelles, l’année de l’arrivée de mes parents. Mon père est issu des Comores, une ancienne colonie française. Beaucoup de Comoriens sont venus en France suite au coup d’état des années 80. Pour mon père, c’était pour chercher du travail, gagner sa vie, et découvrir la France. Ma mère a suivi après. Il est arrivé à Marseille en 1980. Il est né en 1961. Ma mère est née en 1965.

Mes parents voulaient voir à quoi ressemblait la France par rapport à ce qu’ils avaient imaginé. Ils étaient mariés avant de partir. Mon père travaillait dans une société de gardiennage et ma mère était mère au foyer avec cinq enfants. Au départ, ils habitaient chez ma tante. Ensuite, dans notre maison actuelle en 1994.

Mon quotidien d’écolière

Mes souvenirs d’enfance sont liés au quartier Paul Valéry. Globalement, ce ne sont que des bons souvenirs. Comme les petits, on va jouer dehors, on rentre, on va à l’école, on mange, c’est tout ce qu’on fait. Il n’y a rien de particulier.

C’était bien. Quand j’étais petite, je ne voyais pas trop mon quartier, je ne savais pas ce que ça voulait dire. Il y avait ma tour. J’allais à l’école, je rentrais. J’ai davantage de souvenirs en famille. Je parle le comorien. Je n’ai pas pris de cours. Je rigole… je comprends mes parents. Je me fais rouspéter dans les deux langues !

De la tour, je pouvais aller à pieds directement à l’école, mes parents regardaient de la fenêtre si j’y allais. Mon père m’a accompagné jusqu’en CE2, jusqu’à ce que je sois suffisamment grande pour y aller seule. A Saint-Exupéry, on était tous mélangés. Quand je suis entrée au collège Chantereine, il y avait de vieux bâtiments. Ça a été restauré, heureusement. Le communautarisme apparaît au collège. C’est un collège de fous ! Quand je suis entrée, je ne savais pas grand-chose de la sixième. Je découvrais. On disait qu’il y avait plein de problèmes, de la drogue dans les toilettes, alors que c’était faux. Je ne parle que de Chantereine.

Au quotidien, on se lève, on se lave, on prend le petit-déjeuner. Moi, je le saute. On va à l’école, on suit les cours, il y a la récréation, on suit encore des cours, on rentre à la maison, on va manger, on repart en cours, il y a la récréation et c’est la fin des cours. On n’y va pas avec plaisir. On écoute. C’est pour apprendre et tout, mais c’est un petit peu saoulant… Ecouter, être assis, écouter, écrire, lire… Après on a envie de rentrer à la maison, de regarder les séries, de manger ! Je fais les devoirs quand je rentre à la maison. Mon grand frère et ma grande sœur me surveillaient et ils m’aidaient quand j’avais un problème, quand je n’avais pas compris quelque chose en cours. Ils me surveillent toujours même s’ils ne sont plus là.

Vers la fin du collège, on mettait plus de temps pour rentrer à la maison. Avant on courait pour retourner à la maison. Après, on prenait le temps de marcher, de bavarder, puis on rentrait. C’était plus détendu à la fin qu’au début. Au début, comme c’est nouveau on se dit il faut travailler, il faut ne pas parler, direct on rentre ! Apparemment, ça marche. Je pense que les filles sont plus sérieuses que les garçons dans les études. Les filles sont beaucoup plus motivées. Eux, ils sont assis, ils lisent, ils écrivent. Les filles sont plus attentives. Demander à un garçon de rester concentré quinze minutes… c’est dur ! Au collège, les filles sont plus patientes.

Sans les marques, t’es foutu !

Il y a trente ans c’était déjà la marque. C’était plus important que maintenant. Avant, les filles étaient plus à la mode, maintenant c’est aussi les garçons. Ça dépend. Il y en a plus à la mode, d’autres sont normaux. Il y a peut-être des frustrations. Entre filles, en tous cas, elles ne se disent pas « oh t’as pas de Nike ! ». Entre garçons, ils se le disent. Maintenant, je suis moins dans la marque pour me faire remarquer. Avant, c’était vraiment la marque qui comptait ! Surtout les baskets ! Les baskets du marché, t’es mort ! T’es foutu… on ne te lâche pas ! Il y a de supers baskets, Nike ou puma. C’est trop cher ! Si j’en ai envie, c’est un peu le problème, j’économiserais, je ferais tout pour les avoir. Finalement, la personne va se retrouver à demander à ses parents d’acheter des chaussures de marques. Si les parents ne peuvent pas, ils s’y font. Les parents comprennent la situation. « Tant pis, j’irai sans marques ! ». D’autres ne comprennent pas, ils se sentent obligés d’avoir des marques. Certains vont tout faire pour ! Ils vont voler des chaussures et d’autres vont racketter. Dieu merci ! Ça ne m’est pas arrivé. C’était grave avant, sans marques, tu n’étais rien !

Les séries télé

En ce moment, je suis en train de regarder ce que je peux faire plus tard comme métier. Il y a aussi le loisir. Je suis plus dans les séries US. Je suis dans la télé. Je ne suis pas encore à vouloir sortir. J’ai toujours rêvé d’aller en Amérique, les maisons à la « desperate housewifes », les gâteaux, les chanteuses. Je suis très télé, très américaine.

Sarcelles expliquée aux Comoriens

C’est mon pays d’origine. J’y suis déjà allée onze fois, chaque année jusqu’à dix ans. La dernière fois, c’était en 2004 et après je ne suis plus partie. Pour les Comoriens, je suis une « je-viens ». Il y a les « je-viens » et les « je-reste ». Les « je-viens », c’est ceux qui viennent des pays occidentaux. Les « je-reste », c’est ceux restés au pays. Les gens me demandent d’où je viens. Je n’ai pas parlé de Sarcelles parce que j’étais petite. Les gens demandaient alors aux plus grands. Maintenant peut-être, on me demanderait.

Les gens, là-bas pensent que l’on vit dans de grandes maisons comme à la télévision. Lorsqu’ils viennent nous voir, ils s’aperçoivent que l’on vit dans des bâtiments. Ils se disent : « Ah hé bien ! C’est comme ça ici ! ». Ils pensent que l’on vit bien et que l’on est riche ici. Je comprends pourquoi ils disent ça, mais d’un autre coté… c’est bête ! Pour eux, c’est comme moi avec l’Amérique, c’est un rêve ! Ils veulent venir en France. Ils pensent que c’est le paradis. C’est un rêve ! On ne peut rien faire contre les regards d’envie. L’envie, elle sera toujours là. J’ai tout fait pour leur expliquer que la France, ce n’était pas ce qu’ils pensaient.
Française et Comorienne

Je suis française, mais dans le fond de mon cœur, je sens que ma terre, c’est les Comores. Comme si je devais quelque chose à mon pays. En fait dans l’idée, dans l’expression, c’est là où je finirai mes jours. Ça, c’est le rêve de mes parents, mais moi aussi. Ils m’ont expliquée. Je sais que là-bas, par exemple, dans les cimetières, on ne paie pas pour la place. Alors qu’ici il faut payer pour avoir sa place. Il y a beaucoup de famille aux Comores, et je ne me vois pas rester ici et terminer ma vie ici alors que j’ai une famille là-bas. C’est important la famille. Ici, on est plus isolé. Là-bas, on fait partie d’un groupe. Mes racines sont là-bas et c’est là-bas que je terminerai. Ma vie, je vais la faire ici. Les cinq enfants vont la faire en France, du moins je le pense. Certains vont peut-être vouloir travailler aux Comores. C’est un pauvre pays. C’est plus facile de travailler ici et d’avoir un salaire convenable. C’est sûr, si on a la chance de pouvoir travailler en France, ça n’est pas pour aller travailler aux Comores ! Niveau religion, j’épouserai un Musulman. S’il est comorien, c’est bien.

L’âme de Sarcelles

L’âme de Sarcelles, c’est le mélange des cultures, et aussi des HLM tout pas beau ! Par contre, on ne sent pas la misère. Il y a beaucoup d’organisations culturelles d’origines étrangères : celle de ma tante est une association comorienne. Il y en a d’autres sri-lankaises, kabyles ou plein de choses comme ça. C’est pour montrer qu’il y a plusieurs cultures à Sarcelles qui se revendiquent pour montrer leur pays aux autres. Il y a des identités fortes, des identités d’ouverture. Il y a peut-être des communautés qui se referment plus. Globalement, c’est ce que l’on voit. C’est plus une idée de fête culturelle.

A Sarcelles, les Juifs ne vivent qu’entre eux. Je ne dis pas qu’ils sont enfermés chez eux. Ils sortent aussi, mais ce n’est pas un lieu de passage. C’est comme une petite ville… une ville dans la ville. Ça se voit, c’est tout. Il y a tous les magasins cashers. Je ne ressens pas ça dans les autres quartiers. Dans les autres quartiers, c’est mélangé. On les voit à peine, des exceptions ! Jusqu’à présent, il n’y a pas de tension. Personne n’est venu pour tout saccager, ni l’inverse ! Sarcelles, c’était cela aussi.

Mon lycée

Tous ceux qui étaient dans ma classe en troisième ont continués les études. Après le collège, je suis allée au lycée Jean-Jacques Rousseau. C’est le marché de Sarcelles ! On retrouve les mêmes personnes qu’au marché de Sarcelles. C’est un grand lycée, donc tout le monde va là-bas. La majorité va à Rousseau. Tout le monde est serré ensemble. On y vit bien.

Au collège, c’était des gamins qui voulaient se faire remarquer, alors qu’au lycée, en section générale, les gens veulent faire des grandes études ; on voit bien que les gens ne sont pas là pour rigoler. Ça n’a rien à voir avec le collège. Ce qui est important pour moi, c’est le cours. Ils savent qu’ils sont là pour travailler et pas pour se battre ou quoi que ce soit. Se battre, c’est dehors, c’est des histoires de grands. D’autres quartiers viennent foutre la merde. La plupart des grands-frères ont échoué au niveau scolaire. Ils n’ont pas été poussés à continuer les études. On leur a fait trop croire qu’il fallait se mettre dans la vie professionnelle. Après, ils ont été déçus de voir qu’ils n’étaient pas engagés directement. Que des illusions ! A la fin, ils se retrouvent à ne rien faire. On les a trop découragés.

La réussite pour moi

Au niveau des études : « S’il faut payer, si c’est une bonne école, si c’est ce que tu veux faire, on va faire ce qu’il faudra », disent mes parents. Je me dis : « ça va être trop cher ! ». Pour eux, si c’est bien, tu le fais ! Jusque là, je n’ai pas été dans des trucs privés. J’ai fait une année de prépa, je passe le concours ce mois-ci. La réussite, c’est faire ce que l’on aime. C’est quelque chose de solide. La réussite, c’est quand au bout du compte, on a le fruit de notre travail et si l’on doit faire des reproches à quelqu’un, c’est juste à soi-même. C’est le fait de dire à la fin : « Voilà, j’ai travaillé, j’ai bossé, et à la fin, je suis arrivée à ça ». C’est comme pour un musicien, c’est quelqu’un de passionné, il est content de ce qu’il a fait ! J’aimais bien Ministère A.M.E.R lorsqu’ils étaient venus au collège. Après il y a de l’argent. De toute façon, on ne peut pas vivre sans argent.

Message aux aînés

Nous, les jeunes, on ne connaît rien. Ce sont les anciens qui ont vécu beaucoup de choses. On a de la chance par rapport à avant. On essaye de profiter de cette chance. Il faut essayer de ne pas la gaspiller. On verra si on l’a bien utilisé.


Voir en ligne : La Bande Dessinée : Les Migrants

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